Synthèse · Session d'ouverture · 4 mai 2026

L'IA pour le nucléaire : vers un playbook commun

Workshop international préfigurant un cadre partagé pour l'usage de l'intelligence artificielle dans le cycle de vie nucléaire.

Dates4–6 mai 2026
LieuJeju, Corée
Participants~161
Pays13🇦🇹 🇨🇦 🇫🇮 🇫🇷 🇩🇪 🇯🇵 🇳🇴 🇪🇸 🇸🇪 🇨🇭 🇦🇪 🇺🇸 🇰🇷
Co-organisateurs4

Le 4 mai 2026, le workshop s'ouvre par quatre discours d'accueil des institutions co-organisatrices — MSIT, NEA, KAERI, KNS — puis par le discours d'ouverture de Hayun Kang, présidente du Working Party on AI Governance (AIGO) de l'OCDE.

En bref · Six points clefs

L'essentiel de la session d'ouverture

  1. 01
    L'IA pour le nucléaire stagne au stade du pilote La technologie fonctionne et les démonstrations s'accumulent, mais le passage à l'échelle reste l'exception. Multiplier les pilotes ne suffit pas : il manque un cadre commun, une méthode partagée, un retour d'expérience mutualisé. C'est précisément ce vide que vise à combler le futur AI Playbook for Nuclear Energy de la NEA.
  2. 02
    Le verrou n'est pas technologique mais organisationnel Le blocage tient à un triangle adoption · culture · processus — pas à la qualité des modèles. La généralisation suppose d'abord de désamorcer la résistance individuelle des opérateurs, d'ouvrir la culture organisationnelle à la révision des pratiques, et de rationaliser les processus en amont de toute hybridation IA. Une technologie greffée sur une organisation inchangée ne s'industrialise pas.
  3. 03
    L'IA spécialisée nucléaire devient une nécessité Les modèles généralistes commerciaux butent sur quatre obstacles propres à la filière : la physique sous-jacente, les formats numériques très spécifiques, l'exigence d'explicabilité maximale et la longueur des contextes documentaires. La filière construit ses propres modèles, ancrés sur ses données et sa doctrine.
  4. 04
    Confiance et traçabilité sont les exigences techniques centrales Dans le nucléaire, la confiance n'est pas un argument de communication : c'est une exigence d'ingénierie. Trois directions convergent — architectures qui préservent la provenance des sources, méthodes qui quantifient l'incertitude des résultats, redevabilité humaine systématique. Aucune n'est optionnelle.
  5. 05
    Trois cadres internationaux structurent désormais la trajectoire Le programme de travail de la NEA, qui doit produire un AI Playbook à horizon 2027–2028 ; les groupes de travail de l'IAEA via ISOP, pour l'harmonisation entre régulateurs ; et les principes OCDE de l'IA, transposés au nucléaire par AIGO. Trois enceintes complémentaires, non concurrentes.
  6. 06
    L'IA s'inscrit dans une dynamique géopolitique tendue Aviation, semi-conducteurs, machines-outils : chaque technologie stratégique a d'abord été commercialisée librement à l'échelle mondiale, puis progressivement encadrée — contrôles à l'export, classification stratégique, accès réservé aux pays alliés — sur des cycles de 12 à 75 ans. L'IA reproduit ce mouvement en 3 ans, avec des restrictions d'accès déjà actées entre les États-Unis, la Chine et leurs partenaires. La souveraineté technologique et la portée réelle du contrôle humain face à l'IA sont au cœur des débats ouverts.
Chapitre 01 · Cadrage

Objet du workshop et inscription dans la séquence internationale

Un événement positionné comme étape préparatoire à la conférence ministérielle de l'AIEA d'octobre 2026 et comme contribution de fond au programme de travail de la NEA sur l'intelligence artificielle.

Le workshop est co-organisé par la division Nuclear Technology Development and Economics de la NEA, par le Korea Atomic Energy Research Institute (KAERI) et par la Korean Nuclear Society (KNS), avec le soutien institutionnel du Ministry of Science and ICT de la République de Corée. La présidence des sessions est assurée par Ki-Yong Choi, Senior Vice President du Nuclear Safety & Base Technology Lab du KAERI, et par Franco Michel-Sendis, spécialiste en technologie nucléaire à la NEA. Le second a coordonné l'organisation depuis l'origine du projet.

Trois éléments structurent le cadrage commun déployé par les discours d'accueil et le discours d'ouverture.

Premièrement, le workshop s'inscrit dans une séquence internationale plus large. Les discussions ouvertes à Jeju se prolongeront à la IAEA Ministerial Conference on Nuclear Power qui se tiendra en République de Corée en octobre 2026. Le gouvernement coréen affirme un soutien à la convergence entre intelligence artificielle et énergie nucléaire et aux collaborations internationales associées. La continuité des deux événements est explicitement posée par le vice-ministre Kim dès le discours d'accueil.

Deuxièmement, la NEA positionne le workshop comme une étape structurante d'une production normative étalée sur plusieurs années. Le programme de travail de la NEA sur l'intelligence artificielle s'appuie déjà sur deux initiatives connexes : l'AI Expertise Initiative, qui construit une capacité partagée entre États membres, et la RegLab Initiative, qui constitue des bacs à sable réglementaires destinés à permettre aux régulateurs d'expérimenter sans engager les conditions normales de la sûreté. Le livrable visé est un AI Playbook for Nuclear Energy dont la publication est annoncée pour 2027 ou 2028.

Troisièmement, la convergence intelligence artificielle–nucléaire est cadrée comme une relation à double sens. L'intelligence artificielle requiert l'énergie nucléaire en raison de la demande électrique bas carbone induite par les centres de données. Le secteur nucléaire bénéficie quant à lui d'applications de l'intelligence artificielle dans plusieurs étapes de son cycle de vie : conception, simulation, construction, exploitation. Cette symétrie justifie une approche programmatique commune.

2027–28
Horizon de publication
de l'AI Playbook
2
Initiatives NEA
AI Expertise · RegLab
Chapitre 02 · Acteurs

Organisations en présence

Identification des entités intervenant dans la session d'ouverture et précision de leur nature institutionnelle, de leur domaine de compétence et de leur rattachement.

NEA
Nuclear Energy Agency / Agence pour l'énergie nucléaire Agence intergouvernementale

Agence de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) regroupant 34 pays membres. Siège à Boulogne-Billancourt (France). Produit des analyses techniques, économiques et de politiques publiques en matière d'énergie nucléaire. La NEA n'a pas de fonction de régulation. Elle coordonne des programmes de travail communs entre régulateurs, exploitants et instituts de recherche, et joue un rôle de production normative non contraignante.

KAERI
Korea Atomic Energy Research Institute TSO

Institut public de recherche coréen, financé par le gouvernement, sous tutelle du Ministry of Science and ICT. Siège à Daejeon. Conduit la R&D nationale en énergie nucléaire civile : conception de réacteurs (filière SMR SMART), cycle du combustible, sciences des matériaux, sûreté. Joue un rôle équivalent à un Technical Safety Organisation (TSO) pour les analyses de sûreté en appui aux décisions publiques.

KNS
Korean Nuclear Society / Société nucléaire coréenne Société savante

Société savante regroupant chercheurs, ingénieurs et acteurs industriels du secteur nucléaire en République de Corée. Équivalent fonctionnel de la SFEN (Société française d'énergie nucléaire) en France ou de l'ANS (American Nuclear Society) aux États-Unis. Organise des conférences, publie des revues scientifiques et porte la voix professionnelle du secteur dans le débat public.

MSIT
Ministry of Science and ICT / Ministère des Sciences et des Technologies de l'information et de la communication Ministère

Ministère du Gouvernement de la République de Corée chargé de la science, de la technologie, des télécommunications et du numérique. Exerce la tutelle sur les principaux organismes de recherche publics coréens, dont le KAERI et le KISDI. Ne joue pas de rôle réglementaire en matière de sûreté nucléaire ; cette mission relève d'autres autorités.

KISDI
Korea Information Society Development Institute Institut de recherche

Institut de recherche public coréen, sous tutelle du Cabinet du Premier ministre, dédié à la recherche en politique du numérique et de la société de l'information. Travaille principalement sur les sciences sociales appliquées au numérique et à la régulation de l'intelligence artificielle. Institution de rattachement de Hayun Kang.

AIGO
OECD Working Party on AI Governance Groupe de travail OCDE

Groupe de travail au sein de l'OCDE chargé de la gouvernance internationale de l'intelligence artificielle. Pilote la mise à jour et le suivi de la mise en œuvre des Principes OCDE sur l'IA, adoptés en 2019 sous forme de Recommandation du Conseil. Présidé par Hayun Kang.

GPAI
Global Partnership on AI / Partenariat mondial sur l'intelligence artificielle Initiative multipartite

Initiative intergouvernementale rassemblant gouvernements, milieux scientifiques et acteurs de la société civile autour de la mise en œuvre concrète de l'IA responsable. Intégrée à l'OCDE depuis 2024, ce qui assure la cohérence avec les Principes OCDE. Co-présidée par Hayun Kang.

IAEA
International Atomic Energy Agency / Agence internationale de l'énergie atomique Organisation internationale

Organisation internationale rattachée à l'Organisation des Nations unies, siège à Vienne (Autriche). Compétente sur la sûreté, la sécurité et les usages pacifiques du nucléaire à l'échelle mondiale. Distincte de la NEA de l'OCDE, dont elle n'a pas la même couverture géographique ni les mêmes prérogatives. Organisera la Ministerial Conference on Nuclear Power en République de Corée en octobre 2026.

Assystem
Assystem Société d'ingénierie

Société française d'ingénierie multidisciplinaire spécialisée dans les infrastructures complexes (nucléaire civil, défense, énergie). Active sur l'ensemble du cycle de vie : conception, construction, mise en service, opérations, démantèlement. R. Plana y dirige depuis 2017 la transformation numérique combinant IA, ingénierie systémique et science des données.

Framatome
Framatome Constructeur · Réacteurs

Constructeur français de réacteurs nucléaires et fournisseur d'équipements, services et combustible pour la filière. Filiale d'EDF avec MHI et Assystem comme actionnaires minoritaires. V. Champain en assure la fonction de SEVP & Chief IT & Digital Officer ; il intervient également au Panel 4 du Day 02 sur l'écosystème deep tech et le financement.

ENUSA
ENUSA Industrias Avanzadas Industriel · Combustible

Société publique espagnole détenue à 60% par le ministère des Finances et 40% par le ministère de la Science et de l'Innovation. Active sur le cycle nucléaire complet (enrichissement, fabrication de combustible, services de plan, démantèlement) ainsi que sur l'environnement (ENGRISA) et la logistique (EPCHA). C. Paaredes Haya y dirige le développement exponentiel.

EPRI
Electric Power Research Institute R&D collaborative

Organisme de R&D indépendant et à but non lucratif basé aux États-Unis, opérant à l'échelle mondiale au service des exploitants. Modèle collaboratif de transformation de la recherche en outils et bonnes pratiques. A. Czeszumska y porte le programme Data-Driven Decision-Making côté Europe ; M. Hinman pilote les projets TroubleBot et reviendra au Panel 7 du Day 02 sur la maintenance prédictive.

nPlan
nPlan Tech · IA prédictive

Société britannique fondée en 2017, spécialisée dans la prédiction de calendriers et la gestion du risque sur les programmes d'infrastructure majeurs (énergie, nucléaire, transport). Corpus exploité : ~800 000 projets historiques, ~3 trillions de dollars de dépenses cumulées. D. Amratia, ex-chef de projet Shell UK, en est le CEO et cofondateur. nPlan revient au Panel 6 du Day 02 sur la construction et le suivi de chantier.

KIST
Korea Institute of Science and Technology Recherche · Sciences et technologies

Institut public coréen de recherche multidisciplinaire en sciences et technologies, fondé en 1966 — équivalent fonctionnel d'un grand établissement national de recherche. J. Lee y dirige depuis janvier 2026 l'Office de stratégie AIX, en charge de la stratégie nationale d'IA pour la science.

NAIS
National AI for Science Centre Hub national · IA pour la science

Institut public coréen établi très récemment (semaines précédant le workshop) pour fédérer la stratégie d'IA pour la science à l'échelle nationale. Modèle d'opération hub-and-spoke, avec mission d'intégration des ressources, optimisation et innovation native IA. Y. Yu, anciennement responsable des applications IA au KAERI, en assume la direction des opérations.

KAU
Korea Aerospace University Université · Aéronautique

Université coréenne spécialisée dans les sciences aéronautiques et la gestion du transport aérien, située à Goyang (région de Séoul). S. Kim y intervient sur le couple sûreté/opérations en aviation civile, avec une expertise sur les systèmes SMS (Safety Management System) et le contrôle aérien.

CT
CT Engineering Group Ingénierie · Industrie

Groupe d'ingénierie multinational d'origine espagnole actif sur l'aéronautique, l'automobile, l'énergie, le ferroviaire et le naval. S. Ferrer Jover y intervient sur la transformation digitale des programmes industriels — architecture de données, digital thread, maintenance prédictive — avec une expérience accumulée auprès des grandes entreprises européennes de défense et d'aviation.

USRA
Universities Space Research Association Consortium · Aérospatial

Consortium de recherche aérospatiale à but non lucratif basé aux États-Unis, fédérant un large réseau d'universités et opérant en partenariat avec la NASA et d'autres agences. B. Thorne y mobilise une expertise transversale sur les digital twins, la maintenance prédictive et l'adoption de l'IA dans les environnements de sûreté critique — leçons issues des secteurs aérospatial, défense, automobile et manufacture.

P&P
Prinja and Partners Conseil · Nucléaire civil & défense

Cabinet de conseil créé par N. Prinja après son retrait de la direction technologique d'Amentum (ex-Jacobs). 45 ans d'expérience cumulée dans le nucléaire civil et la défense, missions IAEA dans plusieurs pays, professeur honoraire dans quatre universités britanniques. Auteur de l'ouvrage How to use Finite Element Analysis with Pressure Vessel Codes & Standards. Préside le panel d'experts industriels de la 4ᵉ génération à l'IAEA.

DigiLab
DigiLab PME tech · Quantification d'incertitude

PME britannique spécialisée dans l'IA pour les industries où la confiance dans les modèles est un verrou — nucléaire, fusion, aérospatial. Slogan : « quand l'incertitude compte ». Approche reposant sur trois leviers : méthodes légères, méthodes explicables avec ingénieurs et scientifiques, quantification rigoureuse de l'incertitude. C. Cowley, physicien plasma (PhD à l'University of York, simulations de divertors pour MAST-U au sein de l'UKAEA), y intervient sur les applications fusion, le digital twin et l'optimisation bayésienne.

Chapitre 03 · Discours d'accueil

Quatre voix d'ouverture — MSIT, NEA, KAERI, KNS

Quatre interventions, à raison d'une par institution co-organisatrice ou partenaire, posent le cadrage de la session d'ouverture.

Sungsoo Kim Vice-ministre · Ministry of Science and ICT (MSIT) · Gouvernement de la République de Corée
Gouvernement
Positionnement Convergence nucléaire–IA portée comme priorité stratégique du Gouvernement coréen, en lien avec la Stratégie nationale IA et la conférence ministérielle AIEA d'octobre 2026 qui se tiendra en Corée. La République de Corée s'investit pour porter, en propre, un cadre international sur l'IA appliquée au nucléaire.

Le vice-ministre Kim ouvre le workshop en l'inscrivant comme contribution coréenne à la construction d'un cadre international pour l'intelligence artificielle appliquée au nucléaire. L'événement est qualifié d'opportunité significative pour discuter de l'avenir de l'innovation nucléaire à travers l'IA, et il est attendu qu'il devienne un forum pour des discussions approfondies destinées à relever les niveaux de sûreté, de prédictibilité et d'efficience de l'énergie nucléaire.

Les connaissances partagées au cours du workshop alimenteront la gouvernance de l'innovation nucléaire. La continuité avec la conférence ministérielle de l'IAEA d'octobre 2026 est explicitement posée. Le gouvernement coréen affirme son engagement à soutenir la convergence entre énergie nucléaire et intelligence artificielle, et les collaborations internationales associées.

Diane Cameron Cheffe de la Division Nuclear Technology Development and Economics · Nuclear Energy Agency (NEA) · OCDE
Agence NEA
Positionnement Le diagnostic est celui d'une fragmentation des projets pilotes IA dans le nucléaire. Le rôle assigné à la NEA est de faire passer le secteur d'une logique d'expérimentation isolée à un déploiement à l'échelle et sur l'ensemble du cycle de vie, par la production d'un cadre commun (l'AI Playbook for Nuclear Energy).

Diane Cameron présente l'intelligence artificielle et l'énergie nucléaire comme deux des innovations technologiques les plus conséquentes du XXIe siècle, dont la convergence est déjà engagée et dont la gouvernance déterminera les systèmes énergétiques pour des décennies. Elle indique que ce constat n'est plus prospectif : les grandes entreprises technologiques investissent directement dans l'énergie nucléaire pour répondre à la demande électrique bas carbone fiable que requiert l'intelligence artificielle. Parallèlement, les outils d'IA pénètrent le secteur nucléaire sur l'ensemble du cycle, du design à la simulation, à la construction et aux opérations.

Le diagnostic posé est celui d'une fragmentation. Les briques sont identifiées — projets pilotes, montée en compétences, niveaux d'investissement croissants — mais les succès restent isolés et expérimentaux. Ce qui manque, indique Cameron, c'est un tissu connecté, c'est-à-dire une vision partagée et des cadres communs portant sur les règles relatives aux données, sur les normes et sur les pratiques nécessaires à un déploiement à l'échelle et sur l'ensemble du cycle de vie. Le workshop est qualifié de premier pas dans cette direction. Il vise à entendre les besoins, à amorcer la construction d'une vision commune, et à apprendre des autres industries technologiques qui ont déjà traité ces enjeux.

Nous appelons cette démarche AI Playbook for Nuclear Energy : un cadre pratique sur la manière dont cette transformation peut prendre forme, avec l'appui de la NEA et de ses partenaires.

Diane Cameron, NEA

Cameron énonce trois objectifs pour les deux journées de travail. Le premier consiste à être spécifique, c'est-à-dire à dépasser les généralités au profit de cas d'usage concrets, de données réelles et de résultats mesurables. Le deuxième consiste à être honnête sur ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas et où subsistent des angles morts. Le troisième consiste à avancer, en ne se contentant pas de décrire l'existant mais en préfigurant ce qui émerge.

Sur le plan opérationnel, le programme de travail de la NEA s'appuie déjà sur deux initiatives. L'AI Expertise Initiative construit une capacité partagée entre États membres. La RegLab Initiative crée des bacs à sable réglementaires destinés à permettre aux régulateurs d'expérimenter en sécurité. Cameron précise que ces initiatives constituent les premières lignes d'un programme de travail plus large, qui se déploiera sur plusieurs années en vue de la publication du playbook à l'horizon 2027 ou 2028.

PROGRAMME DE TRAVAIL NEA 2026 2027–2028 INITIATIVE 01 · CAPACITÉ AI Expertise Initiative Mutualisation des compétences entre États membres INITIATIVE 02 · RÉGULATION RegLab Initiative Bacs à sable réglementaires pour les régulateurs Pays participants (7) : CNSC (CA) · ASNR (FR) · NRA (JP) · KINS (KR) · CSN (ES) · ONR (UK) · NRC (US) — partenaires : EPRI & IAEA/ISOP FGAI · FOCUS GROUP ON AI LIVRABLE 2027–2028 AI Playbook for Nuclear Energy cadre commun · normes · pratiques
Architecture du programme de travail NEA — deux initiatives convergeant vers la rédaction du playbook, sous l'égide du Focus Group on AI (FGAI) institué auprès du Committee on the Safety of Nuclear Installations (CSNI) et du Committee on Nuclear Regulatory Activities (CNRA). Le RegLab rassemble les autorités de sûreté et organismes de référence de sept pays — Canada (CNSC), France (ASNR), Japon (NRA), Corée (KINS), Espagne (CSN), Royaume-Uni (ONR), États-Unis (NRC) — en coopération avec l'EPRI et l'IAEA/ISOP.
REGLAB · ACCÈS AUX PRODUCTIONS PUBLIÉES

Le RegLab fonctionne par cycles successifs (sandboxing rounds). Chaque cycle examine une question concrète d'application d'une technologie disruptive sur la base d'un cas d'usage représentatif et produit en sortie un rapport public partagé entre régulateurs participants. Deux productions sont accessibles à ce jour.

Pilote (2024–2025) — premier exercice international de sandboxing nucléaire. Mené avant le lancement officiel de la NEA RegLab Initiative, sous la conduite d'Ennuvo (Royaume-Uni) avec le concours de l'EPRI, de l'IAEA/ISOP et de la Canadian Nuclear Safety Commission. Référencé EPRI 3002031833. Lire le rapport EPRI · Présentation Ennuvo.

RegLab #1 (avril 2026) — premier cycle complet sous l'égide NEA. Cas d'usage : monitoring temps réel des données d'exploitation pour la détection d'anomalies. Trois constats principaux ressortent du rapport — l'explicabilité de l'IA est nécessaire mais insuffisante pour les applications à haut enjeu de sûreté, et la défense en profondeur reste fondatrice ; la qualité et la gouvernance des données sont un préalable critique, au-delà de leur seule disponibilité ; un AI nuclear assurance framework commun reste à élaborer, avec des standards de V&V, des frontières d'usage clarifiées et une montée en compétence partagée. Rapport final RegLab #1 (PDF) · Annonce NEA · Page projet NEA.

Un cycle RegLab #2 est en cours, avec un Deep Dive Workshop programmé à Jeju en mai 2026 — en articulation directe avec le présent workshop NEA-KAERI.

L'arc thématique du workshop est précisé : fondations éthiques et de gouvernance de l'IA pour le nucléaire ; cas d'usage concrets sur la conception, la simulation, la construction et les opérations ; cadres de politique publique, conditions d'investissement et stratégies de main-d'œuvre. Cameron rappelle enfin la place du partenariat coréen, en soulignant la combinaison entre institutions de recherche de niveau mondial et investissement gouvernemental stratégique sur les deux domaines, et indique la volonté de la NEA d'étendre ce modèle de coopération.

In-Cheol Lim Vice-président exécutif · Korea Atomic Energy Research Institute (KAERI)
TSO
Positionnement Trois conditions préalables au déploiement responsable de l'IA dans le nucléaire : standards agréés, règles claires d'usage en environnement critique de sûreté, construction d'une confiance à trois niveaux (régulateurs, public, opérateurs). Continuité avec la culture de qualité, sûreté et coopération internationale qui a fondé le programme nucléaire coréen.

Le vice-président In-Cheol Lim positionne le moment présent comme un point d'inflexion. La demande mondiale d'énergie plus propre et plus fiable n'a jamais été aussi élevée. L'intelligence artificielle modifie en parallèle les règles selon lesquelles les systèmes nucléaires sont conçus, construits et exploités. Il indique que cette concomitance n'a pas d'équivalent dans les ruptures technologiques antérieures du secteur.

Lim précise que la technologie ne suffit pas. Trois conditions sont énoncées comme préalables à un déploiement responsable. La première est l'existence de standards agréés précisant comment l'IA doit être utilisée dans un environnement critique de sûreté. La deuxième est la formulation de règles claires sur les conditions d'usage. La troisième est la construction de la confiance, à trois niveaux : confiance des régulateurs, confiance du public, confiance des opérateurs eux-mêmes qui interviennent dans l'infrastructure nucléaire.

Nous apporterons à ce défi de l'IA dans le nucléaire les mêmes attitudes qui ont fait notre programme nucléaire : qualité, sûreté, coopération internationale.

In-Cheol Lim, KAERI

Lim retrace en synthèse la trajectoire du programme nucléaire coréen, construit étape par étape depuis ses débuts, désormais reconnu au plan international. Il identifie trois facteurs principaux à cette progression : le travail soutenu, l'attention portée à la qualité, et l'absence de compromis sur la sûreté. La coopération internationale est qualifiée d'élément indispensable.

L'intervention conclut sur la place stratégique des jeunes professionnels dans la transformation à venir. Cette dimension de transmission sera reprise dans plusieurs des sessions à venir.

Sung-Min Choi Président · Korean Nuclear Society (KNS)
Société savante
Positionnement L'IA présentée comme levier de compétitivité globale du secteur nucléaire — intégration sur l'ensemble du cycle de vie pour la sûreté, l'efficience opérationnelle, la maintenance prédictive et l'aide à la décision fondée sur la donnée. Le partage international de connaissances et de bonnes pratiques est désigné comme condition d'adoption.

Le président Choi inscrit les travaux dans un contexte macro-énergétique caractérisé par trois tendances simultanées : l'expansion rapide de l'intelligence artificielle et des centres de données, qui se traduit par une hausse marquée de la demande électrique ; l'exigence de sécurité énergétique conjuguée à l'objectif de neutralité carbone ; un environnement géopolitique caractérisé par une incertitude élevée. Dans ce paysage, l'énergie nucléaire fait l'objet d'une reconnaissance renouvelée comme source bas carbone scalable.

Choi précise que la réalisation de ce potentiel ne dépend pas seulement de la performance technologique. Elle suppose des innovations dans la manière dont les systèmes nucléaires sont conçus, construits, exploités et régulés. L'intelligence artificielle joue un rôle critique dans cette transformation à plusieurs titres : amélioration de la sûreté et de l'efficience opérationnelle, soutien à la maintenance prédictive, aide à la décision fondée sur la donnée. L'intégration de l'IA sur l'ensemble du cycle de vie est présentée comme un levier de compétitivité globale du secteur.

L'intervention conclut sur la dimension internationale et coopérative de l'enjeu. Les défis induits par l'adoption de l'intelligence artificielle exigent un partage de connaissances et de bonnes pratiques. Le workshop est désigné comme un cadre adapté à cette structuration.

Chapitre 04 · Discours d'ouverture

L'intendance de l'intelligence : ancrer l'IA dans la responsabilité humaine

Hayun Kang propose un cadrage de gouvernance fondé sur les Principes OCDE de l'IA et leur articulation avec le secteur nucléaire.

Hayun Kang Research Fellow · KISDI · Présidente du OECD Working Party on AI Governance (AIGO) · Co-présidente du Global Partnership on AI (GPAI)
Gouvernance IA
Positionnement Le défi central de l'IA n'est pas l'innovation, c'est l'intégration. Les Principes OCDE sur l'IA (40+ pays) constituent le socle normatif partagé applicable aux secteurs à haut risque, dont le nucléaire. La culture de sûreté nucléaire pré-existante — reproductibilité, vérification, redevabilité — place le secteur en position de conduire la gouvernance de l'IA, et non seulement de l'adopter.

Hayun Kang précise d'emblée son positionnement : elle est, indique-t-elle, probablement la seule personne dans la salle sans formation technique. Ce déplacement est volontaire : il vise à soustraire la conversation au registre exclusivement technologique pour la replacer dans le registre de la sociologie, de la politique publique et de la gouvernance.

Diagnostic général sur la gouvernance de l'IA

Le diagnostic porte sur la nature de la transformation en cours. L'intelligence artificielle n'est plus à développer : elle est déjà déployée. Elle n'est plus confinée aux laboratoires ou aux plateformes numériques : elle est désormais imbriquée dans les infrastructures critiques, en particulier dans les systèmes énergétiques, la santé, les transports et les finances. La question se déplace donc : de la production de l'IA vers la gouvernance des systèmes qu'elle reconfigure.

Kang identifie un paradoxe structurel. À mesure que les systèmes d'intelligence artificielle gagnent en capacité, ils perdent en transparence. À mesure qu'ils gagnent en autonomie, les outils traditionnels de gouvernance, conçus pour la décision humaine, perdent en pertinence. Le problème ainsi posé n'est pas seulement technique : il est de nature structurelle.

Sans principes partagés, la gouvernance de l'IA est fracturée. Sans principes partagés, l'interopérabilité devient impossible.

Hayun Kang, AIGO · OCDE

Le cadre des Principes OCDE de l'IA

Les Principes OCDE de l'IA ont été adoptés en 2019 sous forme de Recommandation du Conseil de l'OCDE. Ils ont été renforcés depuis pour intégrer les enjeux de l'IA générative. Kang souligne le caractère exceptionnel de ce résultat normatif : une base partagée par plus de 40 pays aux systèmes politiques, traditions réglementaires et capacités technologiques très différents — un socle commun pour les régulateurs, chercheurs et ingénieurs.

Le cadre se compose de deux volets. Le premier énonce cinq principes-valeurs, qui forment l'ossature normative. Le second formule cinq recommandations de politique publique destinées aux États. L'intervention de Kang concentre son propos sur les premiers.

1
Croissance inclusive, développement durable et bien-être L'IA doit produire du bien-être et non seulement de la performance économique. Le principe ancre l'IA dans des objectifs socio-économiques (croissance, soutenabilité, résilience) et prévient la captation de la politique publique par les seules narratives d'efficience.
2
Valeurs centrées sur l'humain et équité L'IA doit s'inscrire dans les systèmes juridiques et normatifs existants : respect de la loi, protection des droits humains, redevabilité démocratique. Le principe garantit que l'IA n'opère pas comme un système parallèle de décision détaché des normes sociales.
3
Transparence et explicabilité Glissement de la question « est-ce que le système fonctionne ? » vers « peut-il être compris, interprété, audité ? ». Le principe fonde les exigences émergentes en matière de documentation, d'étude d'impact et de traçabilité.
4
Robustesse, sûreté et sécurité Introduit une perspective d'ingénierie du risque dans la gouvernance de l'IA. Connecte la gouvernance de l'IA aux régimes de sûreté existants (transport, santé, énergie) et fonde les cadres de classification des risques (high-risk AI systems).
5
Redevabilité (accountability) La responsabilité demeure ancrée dans les acteurs humains et institutionnels, et non dans l'algorithme. Le principe prévient les déplacements de responsabilité vers les systèmes techniques et conditionne l'institutionnalisation de la confiance.

Pris ensemble, ces cinq principes accomplissent trois opérations utiles à la production normative. Ils traduisent les valeurs en conditions opérationnelles, c'est-à-dire qu'ils font passer l'éthique abstraite vers des critères d'application, de déploiement et d'évaluation. Ils établissent une interopérabilité entre juridictions, en permettant aux systèmes d'IA et aux régulations associées de fonctionner par-delà les frontières sans renégociation permanente. Ils alignent les communautés des politiques publiques, de l'ingénierie et de la recherche autour d'un langage commun. Kang souligne que cet alignement multipartite est rare et qu'il est nécessaire à la construction d'une gouvernance opérationnelle.

Pertinence des principes pour le secteur nucléaire

Kang procède ensuite à une mise en correspondance entre les Principes OCDE et le secteur nucléaire. Ce dernier est qualifié d'environnement de haute fiabilité, où les marges de sûreté sont minces et les conséquences systémiques. Dans ce contexte, les Principes OCDE ne sont pas considérés comme optionnels : ils constituent une précondition au déploiement.

Quatre correspondances sont établies. La robustesse devient l'équivalent d'une certification de sûreté. La transparence devient un préalable à la confiance des opérateurs dans les systèmes d'aide à la décision. La redevabilité assure le maintien de la supervision humaine. Les valeurs humaines trouvent leur prolongement dans la culture nucléaire de reproductibilité, fondée sur la possibilité de rejouer un calcul ou une démonstration.

PROPOSITION OCDE — ALIGNEMENT DES PRINCIPES IA DE L'OCDE APPLIQUÉS AU NUCLÉAIRE PRINCIPES OCDE DE L'IA cadre normatif partagé · 40+ pays CULTURE DE SÛRETÉ NUCLÉAIRE pratique pré-existante · décennies Robustesse, sûreté Certification de sûreté Transparence Vérification, traçabilité Redevabilité Supervision humaine Valeurs humaines Reproductibilité Le secteur nucléaire est positionné pour conduire la gouvernance IA, et non seulement l'adopter.
Schéma de correspondance entre les Principes OCDE de l'IA et la culture de sûreté nucléaire. Quatre principes trouvent un équivalent direct dans des pratiques pré-existantes du secteur nucléaire : certification de sûreté, vérification et traçabilité, supervision humaine, reproductibilité. Le bandeau résume la position avancée par H. Kang sur la capacité du secteur à conduire la gouvernance, et non simplement à s'y conformer.

Sur le plan de la conclusion, Kang formule une distinction qui structure la suite de la démarche internationale : le défi central de l'intelligence artificielle ne réside pas dans l'innovation, mais dans l'intégration. Cette intégration suppose des cadres de gouvernance techniquement crédibles, politiquement légitimes et internationalement alignés. Les Principes OCDE remplissent ces trois conditions. Ils ne sont pas présentés comme des contraintes à l'innovation, mais comme les conditions de possibilité de systèmes responsables, scalables et fiables.

Pour les pouvoirs publics, ils offrent une feuille de route. Pour la recherche académique, ils offrent un agenda. Et pour les secteurs à haut risque comme l'énergie nucléaire, ils offrent un chemin pour déployer l'IA sans compromettre la sûreté ou la confiance.

Hayun Kang, AIGO · OCDE

L'objectif assigné aux participants n'est pas de redéfinir ces principes mais de les opérationnaliser de manière rigoureuse, cohérente et collaborative.

Chapitre 05 · Cadrage écosystème

L'écosystème IA émergent — lecture industrielle

Lecture par vagues successives de l'application de l'IA au nucléaire civil, illustrée par des cas d'usage concrets : huit centrales européennes en O&M, démantèlement, et frontière du nouveau nucléaire.

Robert Plana Chief Technology Officer · Assystem
Industrie · Ingénierie
Positionnement L'IA conçue comme copilote d'ingénierie, jamais comme automate. La machine accélère le premier passage (premier tri, anomalies, ébauches), l'ingénieur reste seul à valider la décision finale. Trois préalables structurants : gouvernance des données, perspective sur 100 ans (durée de vie d'un projet nucléaire), souveraineté des données via SLM ou cloud souverain.

Diagnostic — le nucléaire comme classe particulière de projet

Plana introduit une lecture du nucléaire comme classe particulière de projet d'infrastructure complexe : les données y sont fragmentées et hétérogènes, et de nombreux projets se trouvent en difficulté faute de capacité à structurer ces données pour soutenir la décision. La conséquence se manifeste non seulement en phase de conception mais aussi au moment de la construction et de la mise en service, sous forme de retards et d'engagements de ressources non planifiés. À l'horizon de la nuclear revival, cette difficulté devient critique : c'est l'IA qui doit permettre de maîtriser l'information et de prendre les décisions appropriées pour livrer les projets dans les délais et au coût.

Une seconde caractéristique structurante est temporelle. Un projet nucléaire dure environ cent ans. Cela implique de maintenir les données fonctionnelles à l'échelle du siècle, à travers des générations technologiques successives. Cette contrainte de longévité encadre l'ensemble des choix d'architecture IA et fait de la gouvernance des données un préalable, non un complément.

Trois vagues d'IA appliquées au nucléaire civil

Plana propose une lecture par vagues successives. La première a porté sur l'opération et la maintenance (O&M) : les exploitants disposaient déjà de données historiques riches — événements, rapports, historiques d'actifs — et l'IA a permis de les transformer en intelligence opérationnelle, par identification de récurrences, de pôles d'actifs problématiques et de priorités d'intervention. L'exemple cité est celui de huit centrales nucléaires européennes représentant un corpus de 70 000 rapports de condition, traités par techniques NLP, ML/DL et règles d'optimisation pour informer le régime de maintenance et l'optimisation des arrêts de tranche.

La seconde vague porte sur le démantèlement. La situation y est inverse : les documents sont rares, dispersés, parfois manuscrits, parfois non numérisés. L'enjeu n'est plus d'extraire de la valeur d'une masse de données structurées mais de rendre récupérable, fiable et réutilisable un savoir accumulé sur des décennies. Plana insiste sur la nécessité de définir une ontologie en amont — le squelette dans lequel les données viendront se peupler — comme condition d'efficacité du dispositif. La combinaison technique mobilisée associe NLP, OCR, ontologies et LLM. Les livrables sont une préparation de chantier plus sûre, une justification traçable des choix techniques et des reportings accélérés. En démantèlement, énonce Plana, l'installation n'est pas le seul actif ; le savoir accumulé autour d'elle devient stratégique.

La frontière actuelle est constituée des programmes de nouveau nucléaire : environ 75 réacteurs en construction, environ 120 planifiés, autour de 200 nouveaux projets nucléaires dans le monde — ces nombres devant croître significativement avec les SMR et AMR (Newcleo envisage un marché de 60 RNR, Rolls-Royce vise plusieurs centaines à l'horizon 2050, GE Hitachi 40 à 60 unités), auxquels s'ajoutent les usines d'enrichissement, les fabriques de combustibles avancés (TRISO, MOX) et les écosystèmes intégrés combustible–réacteur. Dans ce contexte, l'IA cesse d'être un outil d'analyse rétrospective et devient un levier de livraison : elle conditionne la qualité au premier coup, la prédictibilité du calendrier, la confiance réglementaire et l'effet de levier sur les compétences disponibles.

FRONTIÈRE NOUVEAU NUCLÉAIRE — ORDRES DE GRANDEUR DU MARCHÉ MONDIAL EN CONSTRUCTION ~75 réacteurs en cours de construction parc actuellement en chantier PLANIFIÉS ~120 unités planifiées par les exploitants décisions de construction prises NOUVEAUX PROJETS ~200 projets identifiés dans le monde au-delà des unités déjà planifiées CIBLES SMR / AMR ANNONCÉES PAR ACTEUR Newcleo 60 RNR Réacteurs à neutrons rapides Rolls-Royce centaines SMR — horizon 2050 GE Hitachi 40–60 unités Cible commerciale
Ordres de grandeur du marché mondial du nouveau nucléaire au moment du workshop. À ces chiffres s'ajoutent les usines d'enrichissement, les fabriques de combustibles avancés (TRISO, MOX) et les écosystèmes intégrés combustible–réacteur. Source : Plana, Assystem, citant des données publiques d'industrie.
VAGUES D'IA DANS LE NUCLÉAIRE CIVIL SELON ASSYSTEM VAGUE 01 · ÉTABLIE Opération & maintenance Données historiques riches déjà disponibles. → Intelligence opérationnelle NLP · ML · optimisation VAGUE 02 · ÉTABLIE Démantèlement Documents rares, dispersés, souvent à numériser. → Savoir récupérable NLP · OCR · ontologies · LLM FRONTIÈRE ACTUELLE Nouveau nucléaire ~75 réacteurs en construction, ~200 projets · SMR/AMR. → Levier de productivité qualité · prédictibilité L'IA accélère le premier passage — l'ingénieur reste seul à valider la décision finale.
Lecture par vagues successives de l'application de l'IA au nucléaire civil. Chaque vague suit la même boucle : input → premier passage IA → validation ingénieur → action.

Cas concrets — gains de productivité sur le nouveau nucléaire

Plana détaille trois familles de gains de productivité applicables au nouveau nucléaire. Sur les documents — directives éditoriales, structures, mises en forme, liens — l'automatisation du premier passage permet une économie de temps estimée jusqu'à 60%. Sur la planification — qualité d'agenda, logiques d'enchaînement, identification des risques, tableaux de bord — l'automatisation porte ce gain jusqu'à 75%, par détection d'incohérences entre heures de travail et lots, reconstruction de registres de risques, signalement d'anomalies de plan. Sur les plans 2D et les contrôles P&ID — tags, symboles, complétude — la marge atteint 90%.

Le motif commun à ces trois cas est explicité par Plana sous forme de séquence : input (livrables, plannings, plans) → AI first pass (détection d'anomalies, explication des écarts) → validation par l'ingénieur (boucle de décision humaine) → action (correction, preuve, reporting). La machine ne décide pas : elle accélère le premier tri et fournit les éléments d'arbitrage à l'ingénieur, qui valide ou modifie la proposition.

Plana ajoute une nuance technique. L'IA mobilisée n'est pas exclusivement neuronale. Dans une part substantielle des cas, l'IA symbolique — règles, modèles déterministes — est plus adaptée à la nature contrainte de l'environnement nucléaire. Les architectures les plus efficaces sont hybrides plutôt que monolithiques.

Un exemple complémentaire est rapporté : une comparaison entre un code russe et un code européen pour le périmètre d'un générateur de turbine, conduite à l'aide d'un LLM, qui a permis de détecter la proximité sémantique entre les deux corpus normatifs et d'identifier des points d'amélioration potentiels. La même architecture est appliquée à la formalisation des exigences de sûreté, en s'appuyant sur les Safety Guides de l'AIEA et les règles INCOSE : le LLM alloue les exigences aux éléments du PBS (Product Breakdown Structure), reformule chaque exigence pour le composant correspondant, et la matrice résultante est injectée dans un outil MBSE (Catia Magic) pour assurer la traçabilité avec l'architecture système. Plana relève qu'une mauvaise reformulation d'exigence en début de projet peut avoir un impact catastrophique en aval.

SMARTER COMPLIANCE · GAINS PAR CATÉGORIE DOCUMENTS Structure, format, liens, guides éditoriaux jusqu'à 60% PLANIFICATION Logique d'enchaînement, risques, tableau de bord jusqu'à 75% PLANS 2D · P&ID Tags, symboles, complétude, cohérence jusqu'à 90% SÉQUENCE COMMUNE — UNE MÊME BOUCLE SUR LES TROIS CATÉGORIES Input livrables, plans AI first pass détection d'anomalies Validation ingénieur décision humaine Action correction, preuve
Trois familles de contrôles, trois niveaux de gain : documents (60%), planification (75%), plans 2D et P&ID (90%). La séquence est commune aux trois — l'IA prend le premier passage, l'ingénieur garde la décision finale.

ViBE Engineering — orchestration agentique sous contrôle d'ingénieur

L'extension naturelle de cette approche est l'orchestration agentique de l'ingénierie systémique elle-même, que Plana désigne sous le terme de ViBE Engineering. La transposition s'inspire du VIBE coding aujourd'hui répandu dans le développement logiciel. Elle vise à faire passer le travail d'ingénieur d'une logique d'exécution de processus à une logique d'exécution d'intention : l'ingénieur exprime des objectifs, des contraintes et des critères de validation, et des agents IA orchestrent des portions du flux de travail.

L'architecture présentée comporte un super-agent qui distribue le travail entre des agents spécialisés (Requirements, Architecture, Cost, Compliance), nourris par la connaissance de l'entreprise et les contraintes réglementaires pour limiter les hallucinations. Les livrables au stade faisabilité sont les structures classiques d'un projet — PBS (modèle système), MFS (spécifications fonctionnelles), CBS (structure de coût), WBS (structure de travail). Le principe directeur reste celui de la responsabilité humaine : l'orchestration agentique modifie le travail d'ingénierie, mais la responsabilité critique de sûreté demeure dans des boucles de décision humaines validées.

Une architecture comparable est appliquée à la livraison de projet (AI-enabled project delivery) selon la méthodologie d'Advanced Work Packaging issue du gaz et pétrole. Les données du BIM et du PLM (3DEXPERIENCE) sont injectées dans un LLM (GPT-4o) qui génère automatiquement les Construction Work Packages et les Engineering Work Packages, en intégrant les contraintes de construction et d'installation. Les lots ainsi produits sont injectés dans Primavera et Unifier pour le contrôle projet ; les conflits 4D sont visualisés dans Synchro ; et des algorithmes Python en mode multi-scénarios assurent le de-clashing. Le résultat visé est une livraison de projet plus fluide, plus prédictible et plus efficiente.

VIBE ENGINEERING · ORCHESTRATION AGENTIQUE INTENT objectifs, critères SUPER AGENT Connaissance entreprise + contraintes réglementaires VALIDATION INGÉNIEUR Requirements agent Architecture agent Cost agent Compliance agent LIVRABLES — STADE FAISABILITÉ PBS modèle système MFS spécifications fonctionnelles CBS structure de coût WBS structure de travail L'orchestration agentique modifie le travail ; la responsabilité de sûreté demeure dans des boucles humaines validées.
Architecture présentée par R. Plana : passage de l'execution de processus à l'execution d'intention. Le super-agent distribue le travail entre quatre agents spécialisés. La validation ingénieur clôt systématiquement la chaîne.

Trois conditions structurantes du déploiement IA dans le nucléaire

Plana clôt sur trois conditions structurantes du déploiement de l'IA dans le nucléaire. La première est la gouvernance des données. Sans politique d'information appropriée — qualité, lignage, accessibilité, droits d'usage — aucun cas d'usage IA ne peut prospérer.

La seconde est le maintien de la décision humaine. L'IA est qualifiée de copilote : elle accélère et propose, mais l'ingénieur ou le technicien valide. Plana le formule sans détour : la machine ne décide jamais seule. Elle propose, accélère, met en évidence ; un ingénieur valide, modifie ou rejette.

La troisième est la souveraineté de l'écosystème, condition de confiance. Les hôtes de données et la maîtrise des flux doivent demeurer souverains, ce qui peut conduire à privilégier des LLM ou SLM (Small Language Models) on-premise ou hébergés sur cloud souverain plutôt que des modèles propriétaires de grands fournisseurs.

Chapitre 06 · Panel 01

Le potentiel de l'IA sur le cycle de vie nucléaire

Quatre intervenants — réacteurs, combustible, R&D collaborative, IA prédictive — confrontent leurs lectures sur une même question : l'IA peut-elle conduire une transformation systémique du nucléaire, ou restera-t-elle une collection d'outils utiles mais isolés ?

Cadrage de modération Franco Michel-Sendis · Nuclear Energy Agency (NEA)

L'IA peut-elle conduire un changement systémique pour le nucléaire, ou restera-t-elle une collection d'outils utiles mais isolés ?

L'intelligence artificielle n'est plus une promesse pour le nucléaire mais un fait — apprentissage automatique pour accélérer les calculs de design, analyse prédictive sur des plannings algorithmiques, modèles de langage pour naviguer des dizaines de milliers de pages de documentation technique. Pourtant, ces succès demeurent des highlights. Industrie de longue durée, institutions conservatrices, chaînes d'approvisionnement fragmentées : la question reste posée.

Vincent Champain Senior Executive Vice President · Chief IT & Digital Officer · Framatome
Industrie · Réacteurs
Positionnement L'IA est un sujet de méthode et de focus, non un sujet de multiplication des cas. La principale variable n'est pas la performance technologique mais la réingénierie du processus de bout en bout, soutenue par des standards stables à l'échelle de la filière. À l'échelle entreprise, focaliser sur peu de domaines à fort impact plutôt que diffuser largement.

Le paysage des modèles évolue rapidement

Champain part d'un rappel quantitatif : le rapport Hi-cost de l'AIE identifie l'essentiel des leviers de réduction des coûts du nucléaire dans le traitement de l'information et l'automatisation. C'est précisément le terrain de l'IA. Il souligne ensuite la rapidité d'évolution du paysage des modèles : depuis l'ouverture publique des LLM en novembre 2022, des dizaines de modèles se sont déployés, classables sur deux axes — coût par million de jetons, et performance benchmark.

Trois messages techniques sont énoncés. Premièrement, il faut « battre au pouls » du marché car les modèles évoluent en permanence — ce qui paraît imparfait aujourd'hui sera bien meilleur dans deux mois. Deuxièmement, il n'existe pas de modèle d'IA unique : selon le cas (récupération documentaire, analyse d'images, raisonnement), différents modèles dominent. Troisièmement, plusieurs niveaux d'implémentation coexistent — depuis le modèle on-premise non connecté (pertinent pour le nucléaire confidentiel) jusqu'au modèle de très grande capacité hébergé en cloud, en passant par l'embarquement sur appareil. Champain note que les modèles fermés (GPT, Claude, Gemini) dominent en performance, mais que les open-source chinois sont à 10 à 20 fois moins coûteux par jeton.

Trois cas concrets chez Framatome

Trois cas industriels sont exposés brièvement, la sûreté restant explicitement hors périmètre IA. Premier cas, ingénierie CFD : la modélisation par éléments finis pour les démonstrations de sûreté requiert un travail manuel coûteux de définition de la granularité des éléments (meshing) ; l'IA réduit le temps de génération de ce maillage, qui constituait jusqu'à présent une étape limitante en charge d'ingénieur. Deuxième cas, gestion documentaire : la technologie Hive supprime la dépendance aux mots-clés et permet l'expression en langue naturelle, dans n'importe quelle langue (albanais, coréen, français), pour retrouver le document pertinent y compris s'il est rédigé dans une autre langue. Pour une industrie aussi documentaire, les gains sont d'un ordre de 10×. Troisième cas, contrôles visuels : les inspections traditionnellement manuelles sont augmentées par l'IA, qui présélectionne les zones d'attention pour l'inspecteur humain qui décide.

L'IA dans le nucléaire — pas un sujet de cas isolés, un sujet d'impact systémique

Champain énonce ensuite ce qu'il qualifie de message principal. Il relit la transformation IA à travers le paradoxe de la productivité de Brynjolfsson : les nouvelles technologies prennent du temps à produire de l'impact mesurable, comme ce fut le cas pour Internet et l'informatique en leur temps. La technologie n'est qu'un ingrédient ; sans réingénierie des processus métier, le potentiel reste virtuel. Les co-investissements sont systématiquement sous-estimés — il faut compter, pour 1$ d'outils, 10$ de formation, de réingénierie et de transformation organisationnelle.

Une étude McKinsey de la semaine précédente est citée : les deux tiers des entreprises les plus performantes en transformation IA se concentrent sur moins de domaines. À l'inverse, les entreprises qui multiplient les cas, distribuent largement des licences copilote à 100% des employés, affichent des revenus plus faibles. Une phase exploratoire de multiplication des cas a sa pertinence pour permettre aux équipes d'apprendre, mais elle doit céder la place à une concentration sur l'impact. Champain en tire une formulation directrice : « don't just automate or don't just put AI but eliminate, optimize, standardize and then you can fully optimize ».

Ce qui fait la diffusion à l'échelle

Sur la condition d'une transformation systémique, Champain identifie deux leviers. Le premier est l'ingénierie de processus de bout en bout — la technologie est l'une des « lames du couteau suisse », mais l'ingrédient principal reste la réorganisation des processus métier, qui réclame un leadership conséquent et du temps de la part de la direction, et ne peut pas être délégué à des experts technologiques seuls. Le second est la disponibilité de standards stables à l'échelle de l'industrie et de sa chaîne d'approvisionnement. Historiquement — pour la machine-outil, l'internet — c'est la diffusion à grande échelle et la standardisation qui ont produit l'impact, pas les démonstrations isolées.

Carmen Paaredes Haya Director of Exponential Development · ENUSA
Industrie · Combustible
Positionnement L'IA en production chez ENUSA — quatre cas concrets sur le cycle de vie nucléaire — illustre une doctrine constante : dans le nucléaire, la confiance est une exigence technique, pas une promesse marketing.

Quatre cas concrets de l'IA chez ENUSA

Paaredes Haya situe d'abord ENUSA — opérateur étatique espagnol détenu à 60% par le ministère des Finances et 40% par le ministère de la Science, actif sur le cycle nucléaire complet (enrichissement, fabrication de combustible, services de plan, démantèlement) ainsi que sur l'environnement et la logistique. Quatre cas concrets d'IA en production sont exposés.

QUATRE CAS IA EN PRODUCTION CHEZ ENUSA · MATRICE SYNOPTIQUE Fabrication combustible NEUTRONET — cœur PWR Vérification piscine Planification amont BRIQUES IA MOBILISÉES — ML d'inspection visuelle — Prototype 3D-laser (nuage de points) + maintenance prédictive (étape suivante) — Réseaux de neurones — Algorithme génétique — Optim. multi-objectifs milliers de configurations cœur en entraînement — Vision par ordinateur (lecture identifiants sous-eau) — Reconnaissance vocale croisement caméra + audio + référence plante — Modèle de simulation multi-scénarios — Recalcul agile embarque la logique de décision experte APPORT OPÉRATIONNEL Détection consistante des défauts Inspection géométrique + dispersion de surface Réduction du temps d'ingénierie Marges de sûreté préservées, qualité de conception conservée Charge cognitive de l'opérateur baissée Carte mise à jour, opérateur en contrôle complet Recalcul automatique quand contexte change Livraisons, contrats, inventaires, impacts financiers couplés
Vue synoptique des quatre cas d'usage IA actuellement en production chez ENUSA. La diversité des briques techniques mobilisées (ML visuel, réseaux de neurones, algorithmes génétiques, vision par ordinateur, reconnaissance vocale, modèle de simulation multi-scénarios) reflète la diversité des cas d'usage le long du cycle nucléaire — fabrication, conception, exploitation, planification logistique. Aucun cas ne relève d'une décision automatique : l'opérateur ou l'ingénieur reste systématiquement en contrôle.

Fabrication de combustible. Le machine learning appuie l'inspection visuelle des pellets et des assemblages de combustible, avec détection consistante des défauts. Le système IA ne remplace pas les systèmes d'inspection visuelle digitale existants : il s'y ajoute en données complémentaires. Un prototype 3D-laser génère un nuage de points permettant l'inspection géométrique et la dispersion de surface. Une étape suivante explorée porte sur la maintenance prédictive des équipements de fabrication — non pour des décisions automatiques mais pour anticiper les défaillances et optimiser les interventions.

Conception de cœur PWR. ENUSA a déployé un outil interne, NEUTRONET, qui combine des réseaux de neurones et un algorithme génétique pour rechercher automatiquement les schémas optimaux de chargement de combustible PWR. Le modèle a été entraîné sur des milliers de configurations de cœur et atteint une haute précision de prédiction sur les paramètres nucléaires-clés. L'outil est en maturité opérationnelle : déployé en support de vraies études de rechargement, il évolue vers l'optimisation multi-objectifs. Gain explicite : réduction significative du temps d'ingénierie tout en préservant les marges de sûreté et la qualité de conception. La trajectoire annoncée vise une intégration complète des capacités multi-objectifs et un déploiement plus large à travers l'ensemble des activités de conception de rechargement.

Vérification du combustible en arrêt de tranche. L'automatisation de la vérification de la cartographie de la piscine de combustible usé — tâche safety-critical et obligation réglementaire — combine désormais deux briques : vision par ordinateur pour lire les identifiants des assemblages combustibles sous l'eau, reconnaissance vocale pour traiter en temps réel la dictée de l'opérateur. Le système croise données visuelles, entrée audio et référence plante, détecte les inconsistances immédiatement, et génère automatiquement la carte mise à jour de la piscine. Résultats observés : réduction significative de la charge cognitive de l'opérateur, amélioration de la consistance et de la traçabilité, opérateurs humains restant en contrôle complet à tout moment.

CAS ENUSA · CARTOGRAPHIE PISCINE COMBUSTIBLE — DE L'IMAGE À LA CARTE Illustration ENUSA spent fuel pool : photo sous l'eau et cartographie générée
À gauche, la vue caméra sous l'eau qui alimente la vision par ordinateur — l'IA y lit les identifiants des assemblages combustibles. À droite, la cartographie générée automatiquement par croisement avec la dictée vocale de l'opérateur et la référence plante. La flèche signale le passage du flux brut (image + audio) à la carte mise à jour, livrable opérationnel pour l'arrêt de tranche. Source — slide ENUSA, présentation C. Paaredes Haya, Jeju, 4 mai 2026.

Planification du cycle d'amont. Recherche d'uranium pour les assemblages combustibles. Le défi n'est pas un problème technique unique mais la gestion d'un espace de planification contraint — livraisons, contrats, inventaires, impacts financiers évoluant rapidement. Le modèle ENUSA simule plusieurs scénarios de manière agile et recalcule automatiquement les scénarios de livraison quand les conditions changent. Particularité notable : il n'impose pas un modèle d'optimisation théorique mais embarque des décennies de logique de décision experte, des règles contractuelles réelles et des contraintes opérationnelles.

Pourquoi l'adoption reste fragmentée

Le diagnostic est clair : l'IA entre dans l'organisation par les problèmes locaux et opérationnels — l'ingénierie, la fabrication, la planification résolvent leurs propres problèmes, souvent avec succès. Mais ces solutions ne sont jamais portées à l'échelle de l'organisation. L'IA croît, mais pas systématiquement. Les principaux blocages ne portent pas sur les modèles : ils portent sur les données, leur maintenance, leur gouvernance et la confiance qu'elles inspirent.

Les environnements nucléaires exigent visibilité, traçabilité et redevabilité. Les professionnels doivent comprendre ce que le système fait et où sont ses limites. Dans le secteur nucléaire, énonce Paaredes Haya en clôture, la confiance est une exigence technique. Conclusion : la transformation IA du secteur ne sera pas conduite par des promesses claires mais par des fondations dignes de confiance — plateformes sécurisées et compréhension profonde de l'apport de l'IA.

Agnieszka Czeszumska Senior Technical Leader, Data-Driven Decision-Making Program · EPRI Europe
R&D collaborative
Positionnement L'IA appliquée au nucléaire est un processus itératif, pas un plug-and-play : cas d'usage, technologie, métriques, raffinement. La filière passe à l'échelle par le benchmarking partagé et le partage des échecs — aujourd'hui sous-partagés.

Un processus itératif, pas un plug-and-play

Czeszumska situe d'abord l'EPRI : organisation de R&D indépendante et à but non lucratif, opérant à l'échelle mondiale avec les exploitants. Le modèle collaboratif vise à transformer la recherche en connaissance actionnable et en outils, et à accélérer l'apprentissage par le partage des leçons et des bonnes pratiques. Sa proposition méthodologique pour appliquer l'IA tient en quatre temps, présentés comme une boucle plutôt qu'un branchement direct : définir le cas d'usage et les conditions nécessaires ; identifier la technologie adéquate à ces conditions ; formuler les métriques de performance et d'impact sûreté pour le benchmarking ; raffiner par itération.

Quatre projets en cours d'EPRI

Test ultrasonique assisté par IA (évaluation non destructive). L'examinateur reçoit un volume considérable d'images d'ultrasons, dont la majeure partie ne contient aucun défaut. Un modèle de vision discriminatif présélectionne les régions d'intérêt et ne présente que celles-ci à l'humain. Le facteur de réduction est massif : l'ordre de grandeur évoqué est un passage d'un jeu de données de l'ordre de 4 000 unités à 460 unités. Avant déploiement opérationnel, chaque centrale exécute une procédure de qualification où inspections IA et inspections classiques sont menées en parallèle et comparées : l'outil IA doit récupérer 100% des défauts, des faux positifs étant admis. L'humain reste dans la boucle, simplement assisté.

TroubleBot — IA générative pour le diagnostic d'équipement (projet piloté par M. Hinman). Datasets fondationnels (rapports génériques) et datasets spécifiques aux équipements. L'utilisateur formule sa question (par exemple « la barre de contrôle est bloquée en position intermédiaire ») et l'outil produit une table de référence avec citations vérifiables. L'humain n'est pas remplacé mais accéléré : ce qui prenait plusieurs jours d'expertise est ramené à quelques minutes. Czeszumska note que l'incertitude est nettement plus difficile à mesurer en IA générative qu'en IA discriminative — il subsiste des erreurs de confusion entre équipements similaires (par exemple pompe centrifuge vs pompe verticale), que l'humain corrige.

Oral History. Capture de la connaissance expérientielle qui n'apparaît pas dans la documentation officielle, pour appuyer la résolution de problèmes ressemblants.

Virtual Pilot Plant (collaboration EPRI · INPO · NEI). Amélioration de l'accessibilité des données. Czeszumska souligne que la majorité de l'effort projet ne porte pas sur l'IA en tant que telle mais sur l'infrastructure : autorisations IT/OT, transferts de données, organisation de l'information.

Les défis structurels du nucléaire face à l'adoption de l'IA

Le diagnostic transversal porte sur quatre points : démontrer la valeur d'une solution IA — particulièrement générative — et la vérifier ; absence de standards de benchmarking partagés, particulièrement pour la GenAI dans le nucléaire ; gouvernance des données sous-développée, fragmentée par site ; intégration IT/OT et cybersécurité, dont le risque est amplifié par l'IA. La réponse d'EPRI tient en trois axes : financement de projets internes accélérant le partage des leçons, pilotage d'initiatives industrielles type NEMA, collaboration sur le benchmarking avec les organisations internationales.

Sur la duplication des efforts entre exploitants, Czeszumska observe que les projets sont effectivement très similaires d'un site à l'autre — END, inspection, LLM. Les investissements sont parallèles mais les qualifications restent fragmentées. Or la physique sous-jacente, les régulations et les structures de données sont identiques. Le secteur gagnerait à raisonner comme la communauté du machine learning utilise les modèles de fondation : un socle partagé, puis un ajustement par cas spécifique. Surtout, le partage doit aussi inclure les échecs : « nous partageons les victoires, mais nous ne partageons pas les pertes » — partager les approches qui ne fonctionnent pas éviterait des duplications coûteuses.

Dev Amratia Chief Executive Officer & cofondateur · nPlan
Tech · IA prédictive
Positionnement Le blocage des projets IA pilotes n'est pas la technologie — elle fonctionne — mais un triangle non-technique : adoption · culture · processus. Les organisations qui font passer l'IA à l'échelle ne sont pas celles qui multiplient les pilotes mais celles qui ont résolu en amont la résistance individuelle, l'ouverture culturelle aux pratiques nouvelles, et la rationalisation des workflows métiers avant toute introduction d'IA. Le rôle d'une agence intergouvernementale est précisément de mutualiser les playbooks que chacun réinvente seul.

Une distinction préalable — efficacité vs qualité de décision

Amratia rappelle d'abord la nature du produit nPlan : un système IA qui exploite des données historiques de performance de projets — corpus aujourd'hui de 800 000 projets et environ 3 trillions de dollars de dépenses de construction cumulées — pour aider à prendre une meilleure décision, et non simplement la même décision plus vite. Cette distinction est centrale : la valeur n'est pas dans l'efficacité (faire en moins de temps) mais dans la qualité (changer le résultat). Cette spécificité change la dynamique d'adoption — elle place l'outil en position de contradicteur potentiel du jugement humain.

Trois verrous non-techniques à l'industrialisation

Le diagnostic des pilotes en panne d'industrialisation est articulé autour de trois verrous qui sont en amont de la technologie elle-même.

  • Adoption humaine — la résistance au changement. Le secteur nucléaire valorise l'expérience, le jugement et la créativité de ses opérateurs. Il n'y a jamais eu de concurrent à la « meilleure décision qu'une personne puisse prendre ». L'IA, qui peut désormais produire une décision de meilleure qualité dans certains périmètres, est vécue comme une menace pour l'identité professionnelle. Amratia rapporte que des centaines d'interlocuteurs ont perçu nPlan comme venant prendre leur emploi ou les faire « paraître stupides » — alors que le positionnement de l'outil est précisément de les aider à mieux faire leur métier.
  • Culture du changement — l'ouverture aux pratiques nouvelles. La généralisation de l'IA suppose une disposition collective à réviser les méthodes établies. La personne qui dit « je fais cela depuis 40 ans, c'est la seule manière » freine la diffusion, quelle que soit la qualité de la technologie proposée. Le verrou est ici organisationnel et générationnel, pas technique.
  • Optimisation des processus — la rationalisation préalable à l'hybridation IA. Greffer une technologie d'IA sur un processus inchangé revient le plus souvent à automatiser des inefficacités existantes. Le travail d'ingénierie des processus — révision des workflows, élimination des étapes redondantes, clarification des données nécessaires — doit précéder l'introduction de l'IA, sous peine de cristalliser dans l'algorithme les défauts du processus humain qui le précédait.

Les organisations qui passent du pilote au système à l'échelle ne sont pas celles qui multiplient les expérimentations technologiques, mais celles qui ont résolu cette équation à trois variables — résistance individuelle, ouverture collective, ingénierie des processus — en amont de toute introduction d'IA.

Sécurité des données partagées et signal pass-through

Sur la question récurrente de la mutualisation des données entre acteurs concurrents — comment intégrer des données sensibles d'AQ historique sans compromettre la sûreté ni les standards stricts — Amratia décrit le mécanisme retenu chez nPlan : anonymisation et signal pass-through. Le système ne révèle jamais la source originale d'une recommandation ; il indique seulement, étant donné une situation, les éléments d'information les plus pertinents pour la décision. La rétro-ingénierie de la source est impossible. La confiance est ensuite construite par des tests rédactionnels : on cache la réponse au système, on lui demande de prédire, on score sur des jeux de tests réducteurs. Des modèles statistiques permettent de démontrer l'efficacité du dispositif. La « rue à sens unique » est le critère critique au regard des standards de sûreté.

Le rôle d'une agence comme la NEA — la position d'Amratia

Amratia clôt sur ce qu'attend un acteur industriel des organisations intergouvernementales. Le constat est sans détour : « des centaines d'agences dans le monde développent indépendamment une politique IA ». Chacune dit avoir son standard, son processus, ses exigences ; en réalité, toutes achètent la même chose. Aucune entreprise ne peut produire 100 produits différents pour 100 agences différentes. La position d'Amratia tient en une phrase : une agence comme la NEA ou l'OCDE devrait fournir aux régulateurs nationaux une guidance partagée — décrire comment une organisation a procédé pour qualifier un cas d'usage, et offrir ce cheminement comme matériau de référence aux autres. Faire partager par EDF ou Sizewell C leur cheminement à travers le maquis réglementaire tient de l'impossible à l'échelle pratique ; c'est ce travail de mutualisation et de voix commune qui peut, selon Amratia, éviter aux autres entreprises de réinventer la roue. Aujourd'hui, juge-t-elle, « cent playbooks différents inventés en parallèle » : chronophage, peu utile, et ne profitant guère qu'aux consultants vendeurs de guides.

Deux questions structurent le débat : la sécurité du partage de données historiques, et le rôle attendu des agences intergouvernementales.

Question · Pigeonhole Comment l'industrie peut-elle intégrer en sécurité son volume de données historiques d'AQ pour entraîner des modèles d'IA, sans compromettre les standards stricts de sûreté ?

D. Amratia renvoie à un mécanisme d'anonymisation et signal pass-through retenu chez nPlan : l'output ne révèle jamais la source originale, la rétro-ingénierie est impossible. La confiance se construit par des tests rédactionnels — on cache la réponse au système, on score sa prédiction sur des jeux réducteurs.

V. Champain mobilise les lois de Conway : les systèmes reproduisent les difficultés de communication et de coordination de l'organisation. Trois spécificités du nucléaire à intégrer : cycles de vie longs, asymétrie des erreurs (où une erreur catastrophique annule sept réussites — différent des recommandations livres), et le fait que le produit nucléaire est par design et par régulation totalement air-gapped, ce qui exige des solutions matérielles spécifiques (diodes, équipements dédiés au transfert de données pour analyse).

A. Czeszumska propose deux pistes complémentaires : l'accès fédéré — la donnée brute reste sur place, le modèle apprend les patterns sans attribuer aux données spécifiques ; et la synthétisation, particulièrement pertinente pour l'IA générale. Sous-tendant les deux approches, le besoin d'un benchmark de qualité robuste.

Question · F. Michel-Sendis Que peuvent faire les organisations multigouvernementales — OCDE, NEA — pour aider les entreprises à passer du pilote à l'échelle ?

C. Paaredes Haya identifie le rôle de mise en réseau : connecter exploitants, concepteurs et opérateurs pour accélérer l'adoption ; soutenir des partenariats publics forts par une gouvernance partagée ; produire des politiques d'usage de l'IA garantissant un usage sain, physique et durable.

V. Champain ouvre trois leviers. Le premier : partager le pourquoi — le travail de la NEA pour identifier le périmètre et focaliser, équivalent à un guide stratégique transverse. Le deuxième : la mutualisation des bonnes pratiques entre praticiens. Le troisième : les standards de données, particulièrement quand on regarde des industries à régulation et sûreté équivalentes — l'aviation est citée — où des progrès significatifs sont possibles avec l'appui d'une institution comme la NEA.

A. Czeszumska tient en deux mots : frameworks de gouvernance solides et benchmarking.

Chapitre 07 · Fireside chat

Géants technologiques ou IA souveraine — la bataille pour le cerveau nucléaire

Échange à deux voix entre J. Lee (KIST) et Y. Yu (NAIS), modéré par K.-Y. Choi (KAERI). Présentée comme une opposition, la session voit en réalité les deux orateurs converger : la Corée — et toute nation d'envergure moyenne — doit construire ses propres modèles, infrastructures et usages spécialisés, en complément des alliances avec les frontières AI.

Cadrage de modération Ki-Yong Choi · KAERI

Qui devrait contrôler l'intelligence artificielle au sein de nos centrales nucléaires ?

Le titre de la session pose un débat — Battle for the nuclear brain — global tech giants vs. sovereign AI. D'un côté, les géants technologiques mondiaux fournissent des plateformes IA puissantes, rapides, en amélioration continue. De l'autre, l'IA souveraine — celle que chaque pays construit et contrôle à son propre rythme, plus lente peut-être, mais sous contrôle national. C'est, en réalité, une véritable guerre commerciale dans laquelle de nombreux pays sont déjà engagés.

Jaehyun Lee Director · AIX Strategy Office · Korea Institute of Science and Technology (KIST)
Stratégie nationale IA
Positionnement Toute technologie stratégique suit le même motif : ouverture initiale dans l'économie mondiale, puis cloisonnement progressif sous contrôle national. L'aviation, les semi-conducteurs et la machine-outil CNC l'ont vécu ; l'IA suit la même trajectoire à rythme accéléré. Pour un pays comme la Corée, la priorité est désormais la construction de modèles et d'infrastructures souverains, en complément des alliances avec les frontières AI.

Lee ouvre sur le constat d'une période d'effervescence de l'IA pour la science — la drug discovery comme cas paradigmatique, écosystème de modèles ouverts, agents autonomes pour la recherche, partage de données et de modèles entre laboratoires, déploiement d'enveloppes financières en plusieurs milliards par NASA, Meta et autres acteurs structurants. Mais cette ouverture, énonce-t-il, pourrait n'être qu'un rêve d'hiver. Il propose alors une lecture historique des technologies stratégiques pour étayer son inquiétude.

Le motif historique récurrent — d'une commercialisation libre à un encadrement national

Le pattern est invariable : une nouvelle technologie naît dans l'ouverture économique, puis se referme progressivement à mesure qu'apparaissent les conflits entre puissances. Trois exemples documentés.

L'aviation. Inventée par les frères Wright en 1903, elle reste ouverte une douzaine d'années. Dès la Première Guerre mondiale, en 1915, l'avion Fokker E3 introduit la mitrailleuse synchronisée avec l'hélice — le passage de l'outil civil à l'arme stratégique est consommé.

Les semi-conducteurs. Ouverts par les Bell Labs en 1947, ils basculent en régime fermé en 2022 avec les contrôles d'exportation américains sur les outils de lithographie EUV (ASML), restreignant l'accès de certains pays compétiteurs.

La machine-outil CNC. Ouverte aux pays occidentaux jusqu'à la fin des années 1980 — l'élément déclencheur étant le scandale Toshiba : la vente clandestine d'une fraiseuse 9 axes à l'Union soviétique a permis à celle-ci de construire des sous-marins plus silencieux. Cette affaire a conduit à la mise en place de l'Accord de Wassenaar, qui régit aujourd'hui encore le contrôle d'exportation de ces équipements.

L'IA suit la même trajectoire — à rythme accéléré

Le même motif s'observe désormais sur l'IA. L'accès aux modèles, aux données et à l'infrastructure se fragmente déjà selon les frontières nationales. Lee cite deux exemples récents. Le modèle HunYuan de Tencent — fortes performances aux Olympiades scientifiques, comparable à GPT et Gemini — est aujourd'hui inaccessible aux États-Unis et en Corée du Sud. Anthropic a annoncé qu'il restreignait l'accès au cloud aux organisations majoritairement détenues par la Chine. Le motif « trop fort pour être partagé » est explicitement formulé : seuls quelques membres sélectionnés — le mythe des « 40 membres » dont seulement 12 noms sont publics — peuvent accéder à certains modèles.

MOTIF RÉCURRENT · DURÉE D'OUVERTURE AVANT CLOISONNEMENT 01 · AVIATION 12 ans de phase ouverte 1903 → 1915 OUVERT Conception aéronautique, partage des innovations CLOISONNÉ Technologie militaire : synchronisation hélice/ mitrailleuse — Fokker E3 02 · SEMI-CONDUCTEURS 75 ans de phase ouverte 1947 → 2022 OUVERT Recherche, fabrication, chaînes mondiales globales CLOISONNÉ Lithographie EUV (ASML), puces avancées sub-7 nm vers la Chine — oct. 2022 03 · MACHINE-OUTIL CNC ~38 ans de phase ouverte 1949 → 1987 OUVERT Usinage à commande numérique multi-axes CLOISONNÉ Machines 5+ axes — usage dual : affaire Toshiba- Kongsberg, Wassenaar 1996 04 · IA · CLOISONNEMENT DÉJÀ EN COURS 3 ans seulement depuis l'ouverture publique des LLM (nov. 2022) OUVERT Modèles fondation, recherche académique, poids open-weight (Llama, Mistral) CLOISONNÉ Tencent HunYuan inaccessible US/KR · Anthropic restreint l'accès aux entités contrôlées par la Chine
Quatre technologies stratégiques, quatre durées d'ouverture distinctes avant cloisonnement national. Pour chaque cas, la phase ouverte concerne la recherche, la fabrication et le partage international des innovations ; le cloisonnement se déclenche sur les usages duaux ou militairement sensibles — synchronisation hélice/mitrailleuse pour l'aviation (Première Guerre mondiale), équipements de lithographie EUV et puces avancées pour les semi-conducteurs (contrôles US d'octobre 2022), machines-outils 5+ axes de précision pour la machine-outil CNC (affaire Toshiba-Kongsberg de 1987 puis arrangement de Wassenaar). L'IA s'inscrit dans le même motif à un rythme nettement accéléré — trois ans seulement entre la mise à disposition publique des LLM et les premières restrictions effectives d'accès aux modèles propriétaires entre puissances technologiques.

Conséquences pour la Corée

Le gouvernement coréen tente d'établir des alliances avec les grandes entreprises — annonce récente d'un partenariat avec Google DeepMind. Mais l'avenir de cet accès reste incertain. Au-delà des collaborations avec les frontières AI, énonce Lee en clôture, la Corée doit construire ses propres modèles et infrastructures. C'est essentiel et il n'y a pas d'option de repli.

Yonggyun Yu Operating Director · National AI for Science Centre (NAIS) · ex-KAERI
IA spécialisée nucléaire
Positionnement L'IA généraliste atteint un niveau comparable à l'humain mais ne peut pas servir telle quelle le nucléaire. Quatre raisons bloquantes : connaissance du domaine absente des données publiques, savoir interne confidentiel, exigence d'auditabilité et de traçabilité, contraintes de souveraineté des données. La voie est une IA spécialisée, illustrée par le projet KNSPT (KAERI) et le centre NAIS récemment ouvert.

La capacité de l'IA générale dépasse l'humain dans plusieurs domaines

DÉFINITION

Par IA générale (general-purpose AI), on désigne les modèles capables de traiter une large variété de tâches — texte, code, image, raisonnement — sans entraînement dédié pour chaque cas d'usage. Ils s'opposent aux IA spécialisées, calibrées sur un domaine particulier (combustible, sûreté, neutronique). Les grands modèles de langage commerciaux — GPT, Claude, Gemini — appartiennent à la première catégorie.

Yu situe d'abord l'état de l'IA générale fin 2024. Le modèle GPT-O1, sorti en septembre 2024, est devenu le premier modèle d'IA à dépasser l'équivalent humain de QI 100. Il a également décroché la première place au Suneung, l'examen d'entrée à l'université coréen — l'IA est désormais en compétition avec les meilleurs étudiants. Sur le benchmark GPQA Diamond, qui pose des questions au niveau scientifique universitaire, les modèles récents atteignent près de 90% — des performances comparables à celles de chercheurs spécialisés.

L'IA prend aussi en charge l'intégralité du processus de recherche : idéation, vérification de la littérature, expérimentation, analyse, écriture. Un article récent généré par IA et soumis à examen par les pairs a obtenu un score comparable à celui d'humains. La frontière s'élargit : l'IA passe d'outil à chercheur. Un nouveau journal scientifique entièrement autonome — l'IA y rédige les articles et les évalue — illustre ce basculement. Ce qui était de la science-fiction est devenu réalité.

Cas test — un réacteur SMR conçu en deux jours

Yu rapporte ensuite un cas opérationnel récent réalisé à KAERI, destiné à être présenté lors du KNS Spring Meeting 2026. Le périmètre : produire une étude de conception préliminaire complète pour un réacteur SMR à sels fondus de chlorure marin (Marine Molten Chloride Reactor) — un concept de petit réacteur modulaire utilisant un mélange de sels chlorures fondus comme combustible et caloporteur, particulièrement étudié pour la propulsion navale en raison de sa compacité et de sa résilience aux mouvements de plate-forme. Le choix d'un sel chlorure plutôt que fluorure modifie la physique neutronique (sections efficaces, capacités d'élimination thermique, compatibilité matériaux), ce qui ouvre un espace de paramètres significatif à explorer dès l'étude préliminaire.

Le cycle traditionnel pour ce type d'étude — cadrage neutronique, ébauche d'analyses de sûreté, dimensionnement thermo-mécanique, intégration des résultats dans un rapport structuré — mobilise habituellement plusieurs équipes pluridisciplinaires sur plusieurs mois, voire plusieurs années lorsque la filière est peu documentée. Le délai n'est pas tant lié à la difficulté unitaire de chaque calcul qu'à la coordination entre les équipes : chaque jeu d'hypothèses neutroniques contraint les analyses de sûreté qui contraignent à leur tour les choix de dimensionnement, et chaque itération demande un nouveau cycle de rédaction et de revue.

L'expérimentation a livré un rapport d'environ 300 pages en deux jours. La pile technique mise en œuvre articule trois éléments.

Premièrement, Claude (Anthropic) déployé en architecture multi-agents. Un agent orchestrateur dispatche les sous-tâches à des agents spécialisés : cadrage du design, choix des paramètres physiques, lancement et lecture des simulations, post-traitement, rédaction des sections du rapport. Les agents collaborent — l'agent simulation produit des résultats que l'agent analyse interprète, qui à son tour transmet les implications à l'agent rédaction ; ils se relisent mutuellement et arbitrent les décisions intermédiaires entre eux. L'orchestrateur n'exécute pas : il décide qui doit faire quoi à chaque étape, intègre les retours, et tranche les conflits éventuels entre agents.

Deuxièmement, OpenMC — code de transport neutronique Monte Carlo open-source développé au MIT et largement utilisé dans la recherche nucléaire mondiale — piloté directement par les agents. Cela signifie que les agents génèrent eux-mêmes les fichiers d'entrée OpenMC (géométrie, matériaux, sources, paramètres de simulation), lancent les calculs sur l'infrastructure de calcul disponible, attendent et lisent les sorties (flux, taux de réaction, coefficients de réactivité, distribution de puissance), puis propagent ces résultats vers les sections d'analyse pertinentes du rapport. Ce qui était jusque-là une compétence d'ingénieur neutronicien — savoir paramétrer correctement un calcul Monte Carlo et en interpréter les sorties — est ici exécuté par un agent IA qui n'a pas été pré-entraîné spécifiquement sur OpenMC mais qui s'appuie sur sa documentation publique pour piloter le code.

Troisièmement, l'accès à un corpus de référence — publications scientifiques sur la filière à sels fondus, paramètres de design typiques (compositions de sels, gammes de température de fonctionnement, géométries de cuve), benchmarks de la communauté MSR. Les agents s'appuient sur ce corpus pour fixer leurs hypothèses initiales (densité du sel, sections efficaces utilisables, dimensions de référence pour la propulsion navale), ce qui leur évite de partir d'une page blanche tout en garantissant une cohérence avec l'état de l'art publié.

Point méthodologique à relever — et c'est là que le seuil d'autonomie franchi devient le plus visible : les figures intégrées au rapport ont été sélectionnées par les agents eux-mêmes, et non préchoisies par un humain. À partir des résultats issus des simulations, les agents identifient les visualisations les plus pertinentes à présenter au lecteur (cartes de flux neutronique, histogrammes de spectre, courbes de réactivité en fonction de la température, schémas d'écoulement du sel), les génèrent et les insèrent dans le rapport accompagnées de leurs commentaires explicatifs. Le degré d'autonomie franchit ainsi un seuil que les démonstrations précédentes d'IA en ingénierie n'avaient pas atteint : l'IA ne se contente plus d'exécuter des tâches et de remplir des sections de rapport selon un canevas, elle décide du contenu pertinent à exposer dans une communication scientifique. C'est une délégation de jugement éditorial, pas seulement de production.

SYNOPTIQUE · CONCEPTION SMR PAR ORCHESTRATION D'AGENTS · KAERI 2026 ENTRÉE · CAS TEST Marine Molten Chloride Reactor — étude de conception préliminaire Petit réacteur modulaire à sels fondus chlorures, pour propulsion navale ARCHITECTURE D'ORCHESTRATION MULTI-AGENTS ORCHESTRATEUR Claude dispatche · arbitre · intègre OUTIL · NEUTRONIQUE OpenMC Monte Carlo open-source piloté par les agents (MIT) AGENTS SPÉCIALISÉS collaborent, se relisent, arbitrent Cadrage design Choix des paramètres physiques Lancement & lecture des simulations Post-traitement des sorties Rédaction des sections Sélection & commentaire des figures ↳ seuil d'autonomie franchi CORPUS DE RÉFÉRENCE Publications · benchmarks Filière sels fondus, hypothèses fixe les paramètres initiaux dispatch pilote consulte SORTIE · RAPPORT DE CONCEPTION PRÉLIMINAIRE ~300 pages livrées en ~48 heures d'exécution Figures choisies par les agents · publication : KNS Spring Meeting 2026
Synoptique de l'expérimentation menée par KAERI sur la conception préliminaire d'un SMR à sels fondus de chlorure marin. L'orchestrateur Claude dispatche les sous-tâches à six agents spécialisés couvrant le pipeline complet du cadrage à la rédaction. Les agents s'interfacent avec deux ressources externes — OpenMC, code Monte Carlo neutronique du MIT, qu'ils pilotent par génération de fichiers d'entrée et lecture des résultats ; un corpus de publications de référence sur la filière sels fondus, qu'ils consultent pour fixer les hypothèses initiales. Les outils ne sont pas des co-agents : ce sont des dépendances mobilisées par les agents, ce que matérialise le connecteur d'interface entre chaque outil et le bandeau central. Le seuil d'autonomie franchi est explicite : l'agent en charge des figures décide lui-même quelles visualisations exposer dans le rapport final, déplaçant la délégation IA d'un registre d'exécution vers un registre de jugement éditorial. Le travail traditionnel équivalent — neutronique, dimensionnement, rédaction — mobilise habituellement plusieurs équipes pluridisciplinaires sur plusieurs mois.

Yu présente ce résultat comme illustratif, non comme une finalité. Le rapport produit n'est pas un dossier de sûreté : c'est une étude de conception préliminaire qui resterait à approfondir, vérifier et faire valider par des experts. Mais il démontre qu'une partie substantielle du travail d'ingénierie nucléaire — celle qui mobilise des compétences génériques et des codes ouverts — peut désormais être assurée par des systèmes IA généralistes en quelques dizaines d'heures. C'est précisément à partir de ce constat que se construit l'argumentaire de la suite : l'IA généraliste fait beaucoup, mais bute sur quatre verrous propres au domaine nucléaire qui justifient une IA spécialisée.

Quatre limitations bloquantes pour l'IA générale dans le nucléaire

Cependant, énonce Yu, ce travail a aussi révélé les limites de l'IA générale appliquée au nucléaire. Quatre raisons bloquantes.

(1) La connaissance du domaine nucléaire n'est pas dans les données publiques. La régulation, l'analyse de sûreté, les plans de design et les procédures plante ne sont pas accessibles aux modèles entraînés sur internet.

(2) La connaissance interne est confidentielle. Le détail opérationnel reste verrouillé chez les exploitants.

(3) La décision nucléaire doit être auditable et traçable. Il ne s'agit pas de produire une réponse « à la meilleure preuve » mais d'établir une décision défendable devant le régulateur.

(4) La souveraineté impose un serveur de données limité et un contrôle on-premise. Les modèles cloud propriétaires ne peuvent pas être la solution.

La conclusion de Yu est catégorique : une IA spécialisée nucléaire n'est pas optionnelle. C'est une condition de déploiement sûr et confiant.

KNSPT et la réponse coréenne

Les États-Unis ont compris cela : le DOE a récemment annoncé la mission Genesis. L'Idaho National Laboratory est partenaire de NVIDIA sur la plateforme Prometheus, et d'AWS sur le digital twin pour les réacteurs modulaires.

La Corée répond avec KNSPT (Korean Nuclear Specialized Pre-Trained model). Construit sur les données internes du KAERI : 4 000 articles techniques, 100 000 chapitres de référence, 80 000 cas d'opération du parc coréen. Le modèle de base est XA-14 (MGAI), avec retraining continu et fine-tuning supervisé. Le résultat : une amélioration de 10 à 20% sur le domaine nucléaire par rapport au modèle de base. Un système de récupération multimodale pour les documents réglementaires a également été construit et testé.

KNSPT — KOREAN NUCLEAR SPECIALIZED PRE-TRAINED MODEL · CARTE D'IDENTITÉ MODÈLE COMMANDITAIRE · PORTÉE KAERI · réponse coréenne souveraine à l'IA générale anglophone CORPUS D'ENTRAÎNEMENT données internes KAERI 4 000 articles techniques 100 000 chapitres de référence 80 000 cas d'opération du parc coréen ARCHITECTURE TECHNIQUE du modèle KNSPT Modèle de base XA-14 (MGAI) Méthode — retraining continu — fine-tuning supervisé — récupération multimodale des documents réglementaires PERFORMANCE vs modèle de base seul +10–20% d'amélioration sur le domaine nucléaire illustration empirique du gain de la spécialisation domaine
Carte d'identité du modèle KNSPT (Korean Nuclear Specialized Pre-Trained model) tel qu'exposé par Yu (KAIST) au workshop. Le triptyque corpus/architecture/performance illustre la voie de l'IA spécialisée souveraine pour les secteurs où les données publiques ne suffisent pas et où l'auditabilité réglementaire impose des garanties que les modèles propriétaires de grands fournisseurs ne fournissent pas.

NAIS — le hub national IA pour la science

Yu accède à ses nouvelles fonctions de directeur opérationnel du National AI for Science Centre (NAIS), structure créée comme hub central de la stratégie coréenne d'IA pour la science. Trois missions : intégration des ressources, optimisation et utilisation, innovation native IA. Modèle d'opération hub-and-spoke récemment lancé. À l'échelle institutionnelle, NAIS construit des scientifiques autonomes — non à l'échelle individuelle. La déclinaison nucléaire de ce système est en cours de spécification, équipée des designs, analyses et données de licensing ; elle agrégera les ressources de KAERI, KINS, KHNP et de l'académie en un National Nuclear Data Hub.

L'un des 12 MoonShots nationaux est désigné comme cible idéale pour cette approche : le Marine SMR for Ship Propulsion. Yu projette une cible opérationnelle de 80% d'efficacité IA pour 20% d'intelligence humaine.

La survie d'un acteur de taille moyenne face aux géants technologiques.

Question · Pigeonhole Quelle stratégie pour un pays ou une organisation qui n'a pas la masse critique pour rivaliser directement avec les frontières IA des géants technologiques ?

J. Lee répond avec lucidité : il s'agit d'un jeu très difficile. Les grandes entreprises ont le capital, la R&D, les meilleurs profils. Pour les organisations ou pays qui ne sont pas en mesure de combattre frontalement, la voie est d'« être un ami ». La démocratie est essentielle dans cette période — peut-être que les grandes entreprises et les grandes nations elles-mêmes auront besoin d'amis. C'est, dans la lecture de Lee, la voie de survie pour les acteurs intermédiaires.

Chapitre 08 · Panel 02

Apprendre des autres industries — adoption de l'IA et défis

Trois intervenants — aérospatial, aviation, ingénierie industrielle — déposent une lecture comparative de l'adoption de l'IA sous contrainte de sûreté. Le panel sert moins à transposer des solutions toutes faites qu'à identifier les patterns récurrents — succès comme erreurs — qui peuvent informer la trajectoire IA du nucléaire.

Cadrage de modération Yongmin Yang · Nuclear Energy Agency (NEA)

Que peut apprendre le nucléaire de l'expérience d'adoption de l'IA dans les industries voisines — aviation, spatial, ingénierie industrielle ?

Le panel rassemble des intervenants de l'aérospatial, de l'aviation civile et de l'ingénierie industrielle, tous confrontés à des problématiques d'adoption de l'IA proches de celles du nucléaire : exigence de sûreté, données rares ou sensibles, cycles de vie longs, régulations strictes. La question structurante n'est pas de savoir si ces secteurs ont des solutions transposables, mais d'identifier les patterns récurrents — succès comme échecs — qui peuvent informer la trajectoire IA du nucléaire.

B. Thorne Universities Space Research Association (USRA)
Aérospatial · Lecture transversale
Positionnement Le nucléaire et l'IA forment une relation symbiotique — le premier alimente la consommation énergétique du second, le second transforme la conception, la construction et l'opération du premier. Pour réussir cette transformation, le nucléaire doit puiser dans le retour d'expérience de quatre secteurs (aérospatial, automobile, manufacture, défense) qui ont déjà déployé l'IA sous contrainte de sûreté critique. Quatre erreurs récurrentes à éviter, une trajectoire d'adoption en quatre paliers : le digital twin est le pivot du dispositif.

Une relation symbiotique nucléaire–IA

Thorne ouvre par un cadrage : l'IA n'est pas qu'un consommateur d'énergie pour le nucléaire — elle devient un outil de transformation de la manière dont les systèmes complexes sont conçus, construits et opérés. La relation est symbiotique. Le nucléaire alimente la croissance de l'IA, et l'IA améliore l'efficacité, l'économie et la scalabilité des systèmes nucléaires. Pour amplifier cette dynamique, le nucléaire doit s'appuyer sur les industries qui ont déjà adopté l'IA dans des environnements sûreté-critiques fortement régulés — aérospatial, automobile, manufacture, défense. Dans ces secteurs, l'IA n'est pas un appoint mais une nécessité, parce que les avions, véhicules, usines et plateformes de défense sont devenus trop complexes pour être pilotés par des procédures purement humaines.

Quatre secteurs, quatre leçons transposables

Aérospatial — les digital twins. Les motoristes et avionneurs ont créé des répliques virtuelles haute-fidélité simulant la performance sur tout le cycle de vie — du design à la certification, de l'opération à la maintenance. Cela a transformé fondamentalement la gestion du risque : au lieu de s'appuyer uniquement sur les essais physiques, les ingénieurs simulent des milliers de scénarios et détectent les problèmes avant qu'ils ne se matérialisent. Pour le secteur nucléaire, des digital twins de réacteurs pourraient améliorer la séquence de construction, la validation de sûreté et la gestion des actifs sur le long terme — faisant passer les projets de réactifs à prédictifs.

Manufacture — la maintenance prédictive. La détection d'anomalies avant la défaillance, partie de pilotes ponctuels, est passée au statut d'outil opérationnel récurrent : ROI mesurable, friction réglementaire relativement basse. Application directe au nucléaire : pompes, vannes, systèmes auxiliaires.

Automobile — l'augmentation plutôt que le remplacement. Le secteur automobile a introduit progressivement des systèmes d'aide à la conduite (ADAS) qui augmentent les capacités humaines sans les remplacer, plutôt que de basculer directement vers l'autonomie. Cette approche par paliers est très pertinente pour le nucléaire : la cible ne doit pas être des réacteurs autonomes, mais des opérations assistées par IA où les humains conservent le contrôle. L'IA traite des flux de données massifs, détecte des patterns subtils et formule des recommandations — non comme un remplaçant, mais comme un opérateur continu et vigilant.

Défense et manufacture — la chaîne d'approvisionnement. Sur les programmes complexes, un seul retard peut désorganiser tout un calendrier. L'IA est utilisée pour la prévision, la logistique et la planification. Pour le nucléaire — où la fragilité des chaînes d'approvisionnement provoque retards et dérives budgétaires sur les nouveaux chantiers — la transposabilité du cas d'usage est immédiate.

Quatre erreurs récurrentes à éviter

Thorne consolide ensuite les leçons sous forme d'une taxonomie d'erreurs systémiques observées dans les secteurs comparables.

QUATRE ERREURS RÉCURRENTES OBSERVÉES SUR LES DÉPLOIEMENTS IA INDUSTRIELS ERREUR 01 · TECHNOLOGY-FIRST Déployer l'IA sans cas d'usage Ambition technologique au lieu d'un besoin business clairement défini. Leçon : démarrer par des problèmes à forte valeur, ancrés métier. ERREUR 02 · DATA CHAOS Données pauvres, fragmentées Inconsistance, incomplétude, absence de structure bloquent le passage à l'échelle. Leçon : pas d'IA sans données structurées et infrastructure numérique. ERREUR 03 · FACTEURS HUMAINS Ignorer l'opérateur L'automatisation échoue quand les opérateurs ne comprennent pas le système. Leçon : les opérateurs doivent comprendre, vérifier, garder le contrôle. ERREUR 04 · DÉSALIGNEMENT RÉGULATOIRE L'IA dépasse la certification L'innovation distance l'adaptation réglementaire : délais et incertitude. Leçon : associer les régulateurs en amont au co-développement des voies de validation.
Quatre erreurs systémiques observées sur les déploiements IA dans l'aérospatial, la défense, la manufacture et l'automobile. Le nucléaire bénéficie d'une opportunité : arriver dans la transformation après ces secteurs, avec leur retour d'expérience disponible.

Une trajectoire structurée en quatre paliers — le digital twin au centre

Thorne propose un chemin d'adoption structuré : (1) fondations de données, (2) analyse prédictive, (3) aide à la décision, (4) opérations semi-autonomes. Cette progression reflète celle qu'ont suivie les secteurs aérospatial et automobile. Au centre du dispositif, le digital twin : représentation virtuelle continuellement mise à jour de l'actif physique, qui permet l'intégration du cycle de vie depuis la conception et la construction jusqu'à l'opération et au démantèlement. Le digital twin devient ainsi l'épine dorsale de l'écosystème nucléaire augmenté par l'IA.

Thorne souligne deux conditions complémentaires : la standardisation (modèles de données partagés, méthodes de validation, benchmarks) sans laquelle l'adoption restera fragmentée, et la collaboration industrielle élargie — gouvernements, régulateurs, développeurs, fournisseurs technologiques — pour construire un playbook nucléaire commun. Le secteur n'a pas à inventer cette transformation seul ; les autres industries en ont déjà exploré les chemins sous contraintes voisines.

Thorne conclut sur un retournement de question : la question n'est pas, selon lui, si l'IA peut former le futur nucléaire, mais si le nucléaire saura mobiliser l'IA avec efficacité. En se concentrant sur des cas d'usage pratiques, des fondations digitales solides et une collaboration cohérente, le nucléaire peut, juge-t-elle, devenir non seulement bénéficiaire de la révolution IA, mais aussi un de ses piliers centraux.

S. Kim Korea Aerospace University
Aviation · Sûreté & opérations
Positionnement Aviation et nucléaire partagent la culture du risque mais l'IA y soulève trois défis spécifiques : distinction automatisation déterministe / autonomie stochastique, certification d'une IA aux sorties non reproductibles, résistance des opérateurs face au risque de remplacement. La leçon transférable au nucléaire : harmoniser au niveau international dès l'introduction des nouvelles technologies.

Trois défis posés à l'adoption de l'IA en aviation

Kim ouvre son intervention par une distinction structurante. Automatisation et autonomie ne sont pas équivalentes. Les systèmes d'automatisation traditionnels en aviation sont déterministes : la même entrée produit la même sortie. L'autopilote en est l'archétype — machine connue, fiable, qui s'inscrit dans la chaîne d'automatisation aérienne. L'IA est différente. Même donnée la même information, le système peut produire des sorties différentes selon les circonstances. Cela soulève une question de responsabilité : si un système autonome commet une erreur, qui en répond — fabricant, opérateur, machine elle-même ? Le rôle des systèmes IA doit donc être clairement défini avant qu'on leur confie une autorité de contrôle complète.

Sécurité, résilience, certification. En aviation, la sûreté est une priorité non négociable. Le secteur travaille sur des objectifs quantifiés — un niveau de sûreté typique en aviation civile correspond à un accident critique pour un million d'heures de vol. Une fois prouvée la conformité à ce niveau, le système est certifiable. Le défi : comment vérifier l'IA, dont la nature stochastique rend la démonstration non triviale ? La réponse à cette question est encore ouverte.

Les parties prenantes. Gouvernements, opérateurs privés, public général. Sur l'exemple d'un contrôle aérien automatisé : la résistance des contrôleurs serait considérable. Personne n'accepte d'être remplacé ; et la sûreté ne peut être compromise. Comment introduire un système IA dans un tel contexte sans soulever un conflit d'intérêts irrésolvable ? Cela exige plus de discussion et davantage de consensus entre parties prenantes.

SMS et modèle Swiss Cheese — un cadre commun aviation-nucléaire

Kim ouvre sur le rapprochement structurel entre aviation et nucléaire. Les deux secteurs opèrent sous le cadre Safety Management System (SMS), formalisé par convention internationale : chaque État ou organisation est tenu d'avoir son SMS articulant quatre composantes — politique de sûreté, gestion des risques, assurance de la sûreté, promotion de la sûreté. L'objectif partagé est de conduire la sûreté par approches systématiques. La sûreté ne s'atteint pas par les seules réglementations mais aussi par la culture et la promotion. Dans les deux secteurs, le modèle de défense en couches dit « Swiss Cheese » structure la lecture des défaillances.

Disponibilité des données — un double obstacle pour l'IA générale

Kim isole deux limitations spécifiques à l'aviation pour l'application de l'IA générale. Premièrement, les événements à modéliser — anomalies, prédictions de situations accidentelles — sont par nature rares. Le volume de données disponibles pour entraîner un modèle IA sur ces cas anormaux est insuffisant. Deuxièmement, les données opérationnelles des compagnies aériennes sont sensibles : départ, arrivée, embarquement, gestion des opérations contiennent des informations stratégiques que les compagnies ne souhaitent pas révéler. L'accès des chercheurs et du grand public reste limité. Les modèles IA généraux ou commerciaux ne peuvent pas, à eux seuls, répondre à ces contraintes.

Une introduction par phases pour l'IA en aviation

À ce jour, aucun système IA pleinement automatisé n'est déployé pour les opérations quotidiennes en aviation civile. Les recherches sont actives mais les contraintes de formation des opérateurs et de sûreté empêchent l'adoption directe. Kim décrit la voie qui paraît praticable comme une introduction par phases. Phase 1 : intégrer l'IA comme outil d'aide à la décision — seconde opinion pour le contrôleur humain, qui valide ou récuse. Phase 2 : construire les preuves et codes de certification permettant la qualification réglementaire. Phase 3 : autoriser un usage quotidien fondé sur l'historique des données accumulées en phases 1 et 2.

INTRODUCTION PROGRESSIVE DE L'IA EN AVIATION · TROIS PHASES SELON S. KIM 1 2 3 STADE ACTUEL EN PRÉPARATION NON ATTEINTE PHASE 1 Aide à la décision L'IA propose une seconde opinion au contrôleur humain Décide : le contrôleur humain Rôle IA : outil consultatif Stade actuel des recherches en aviation civile. PHASE 2 Codes de certification Construction des preuves et de la qualification réglementaire Décide : l'humain (encore) Rôle IA : cas d'usage instruits Phase de production de la base documentaire pour le régulateur. PHASE 3 Usage quotidien autorisé Sur la base de l'historique de données accumulé en phases 1 et 2 Décide : l'IA dans cas qualifiés Rôle IA : opérationnel autonome Aucun système n'a aujourd'hui atteint cette phase en aviation civile.
La trajectoire en trois phases que S. Kim identifie pour l'introduction de l'IA dans le contrôle aérien. La transposabilité au nucléaire est explicite : aucune phase n'autorise l'IA à décider seule sans qualification, et le passage entre phases est conditionné par une accumulation de données et de preuves — non par un calendrier décrété. La cible n'est pas un système autonome dès l'origine, mais une qualification progressive où chaque phase produit la base documentaire qui rend la suivante possible.

Tension sécurité/efficacité et harmonisation internationale

Sur la dynamique d'innovation forte de l'aviation (autopilotes, simulateurs sophistiqués), Kim identifie deux moteurs en tension. Un moteur économique : les coûts de personnel constituent la deuxième composante de coût des compagnies (~20% des coûts d'opération) ; l'IATA, qui représente les compagnies, plaide systématiquement pour l'automatisation au sein des panels techniques de l'OACI. Un moteur réglementaire : la FAA et l'EASA investissent massivement dans la sûreté et l'efficacité du système aéroportuaire. La tension entre sûreté (poussée par les régulateurs) et efficacité (poussée par les compagnies) a structuré le rythme d'innovation.

La leçon transférable au nucléaire qu'identifie Kim concerne l'harmonisation internationale. L'aviation civile doit, par construction, harmoniser ses opérations à travers les frontières — l'introduction de toute nouvelle technologie, IA comprise, doit donc être harmonisée et interopérable dès l'origine. Pour le nucléaire, cela suggère d'introduire les systèmes IA avec une exigence d'harmonisation entre régulateurs nationaux, plutôt que par couches successives non-interopérables. Kim ajoute en clôture une nuance sur la différence entre aviation et spatial — la majorité des opérations aériennes étant privées tandis que la majorité des opérations spatiales sont étatiques, les leviers de régulation diffèrent sensiblement.

S. Ferrer Jover CT Engineering Group
Industrie · Transformation digitale
Positionnement Le choix IA généraliste / IA spécialisée se règle par analyse coûts-risques : erreur peu coûteuse → commercial sur étagère ; erreur à coût élevé (cas du nucléaire) → sur-mesure. Trois erreurs récurrentes à éviter : données isolées sans architecture intégrée, intégration de bout en bout négligée, force de travail et management hors boucle.

IA générale ou IA custom — une question de coûts et de risques

Ferrer Jover répond d'abord à la question fondatrice posée par le modérateur — quand utiliser une IA générale ou commerciale, et quand développer sa propre IA spécialisée ? Sa lecture est que la réponse varie sensiblement par secteur. En manufacture, l'objectif est d'automatiser autant que possible — l'IA généraliste y a sa place. En automobile, les véhicules modernes intègrent un complexe de capteurs (caméras, radars, ultrasons) où l'IA prend le relais du pilote dans les situations critiques ; le seuil de personnalisation est plus élevé. En défense, les contraintes réglementaires imposent un niveau de spécialisation supérieur encore.

Le critère de décision tient en deux mots : coûts et risques d'erreur. Quand le coût d'une erreur — humain et budgétaire — est faible, une IA commerciale sur étagère (COTS) convient. Quand le coût est très élevé — comme c'est le cas dans le nucléaire — il faut abandonner la plupart des automatismes prêts à l'emploi et concevoir un système sur-mesure pour ce qui doit l'être. Cette analyse coûts/risques est, selon Ferrer Jover, le pivot de toute décision d'architecture IA dans une industrie sûreté-critique.

ARBITRAGE IA GÉNÉRALISTE / HYBRIDE / SUR-MESURE · ÉCHELLE D'ENJEU SELON FERRER JOVER IA GÉNÉRALISTE (COTS) prête à l'emploi convient HYBRIDE généraliste + spécialisation domaine SUR-MESURE spécialisation et qualification requises faible enjeu enjeu critique Niveau d'enjeu — coût d'une erreur (humain + budgétaire + réglementaire) Marketing, recommandation Manufacture standard Gestion documentaire Automobile (véh. autonomes) Aviation civile, contrôle aérien REPÈRES (CAS PLACÉS SOUS LE BANDEAU) Maintenance prédictive — industrie générale Pharmaceutique — production de médicaments réglementée Maintenance prédictive nucléaire — appui à la décision opérateur Défense — systèmes embarqués, certifications spécifiques Nucléaire — conception, sûreté, qualification d'OCS · point de référence du workshop
L'arbitrage que pose Ferrer Jover ne porte que sur un seul axe — le niveau d'enjeu, qu'il définit comme le coût d'une erreur (humain, budgétaire, réglementaire). Trois zones de décision se distinguent le long de cet axe : à enjeu faible, l'IA généraliste prête à l'emploi (COTS) convient ; à enjeu modéré, une approche hybride combinant généraliste et spécialisation domaine est requise ; à enjeu critique — nucléaire, aviation civile, défense — la spécialisation et la qualification deviennent indispensables. Les seuils entre zones ne sont pas fixés par un calcul mais par un jugement d'architecture qui pèse les conséquences d'une erreur. Cas placés à titre illustratif d'après les exemples du workshop ; les positions ne préjugent pas d'un classement réglementaire formel.

Trois erreurs récurrentes — données, intégration, force de travail

Ferrer Jover restitue les trois erreurs qu'il observe dans les programmes IA conduits par les grandes industries européennes — défense, aviation, énergie. Première erreur : la donnée pensée comme objet isolé. Les entreprises génèrent des volumes considérables de données mais peinent à gérer leur propre socle d'information. Sa recommandation est de penser une architecture de données intégrée à travers tous les maillons de la chaîne de valeur, et non en silos. Sans cette architecture, parler d'IA n'a pas de sens — il faut d'abord la bonne qualité et la bonne quantité d'information.

Deuxième erreur : ne pas concevoir l'intégration de bout en bout. Trop souvent, les programmes traitent l'information en silo selon les processus ou les produits. La cible doit être l'intégration de toutes les phases de la chaîne de valeur — du design jusqu'à la fin de projet, à la livraison du matériel, aux procédures de mise en service, à la prise en main et à la livraison finale au client.

Troisième erreur : ne pas nourrir la force de travail. La technologie ne suffit pas ; il faut combler le fossé technologique en formant les équipes et en impliquant le management — processus, managers, décideurs. Les transformations IA réussies ont l'aval et l'engagement actif de la direction, qui prend les décisions structurantes que la technologie seule ne tranche pas.

Construire le digital thread sur le cycle de vie nucléaire

Sur la question de la traçabilité numérique de bout en bout — particulièrement critique pour le nucléaire dont les composants ont un cycle de vie de 60 à 100 ans — Ferrer Jover oriente la réponse vers l'idée architecturale plutôt que vers une technologie spécifique (la blockchain, par exemple, n'est pas la bonne entrée). Sa recommandation est de partir d'une architecture de l'information digitale large et d'apprendre des grandes mutations industrielles antérieures — ce qu'il appelle un big change of plan, c'est-à-dire l'importance d'une vision de bout en bout sur l'ensemble des parties.

Le digital thread n'est pas un écran : c'est aussi les processus de fabrication. La distinction système/processus structure la cohérence — chaque étape (design, construction, finalisation) doit s'inscrire dans la même méthode, et la même méthode de "nettoyage" doit être appliquée à chaque étape pour produire un résultat efficace. Apprendre des expériences des autres secteurs reste la meilleure manière de ne pas répéter leurs erreurs.

Maintenance prédictive — démarrer petit, démarrer typique

Sur la maintenance prédictive, Ferrer Jover propose une lecture par cas d'usage. La maintenance prédictive est aujourd'hui établie dans les industries d'extraction et d'agrégation. Le secteur des véhicules — y compris militaire — l'applique aussi : les conditions d'usage (terrain isolé vs. usage urbain) modifient profondément le modèle de prédiction. Le même raisonnement vaut pour les centrales nucléaires : selon le cas d'usage et la consommation énergétique, des modèles différents s'appliquent.

Sa recommandation opérationnelle : commencer petit, par étapes, et ne pas chercher à instrumenter d'emblée une centrale entière — ce serait à la fois inutile et inefficient. Démarrer par un succès franc sur un cas typique, puis essaimer vers les autres centrales. La cible finale — l'optimisation au niveau du design — viendra par accumulation des succès intermédiaires, pas par approche frontale.

Ferrer Jover conclut en rappelant que la priorité partagée par tous les secteurs émergents (drones, mobilité automatisée, IA) est désormais la standardisation des régulations entre domaines, en particulier sur les technologies les plus matures.

Trois questions du modérateur structurent la confrontation aviation/nucléaire : contrôle aérien, dynamique d'innovation, frontière aviation/spatial.

Question · Y. Yang Le contrôle aérien partage des similitudes avec la gestion de systèmes interconnectés en centrale (allocation de slots, vérification, sécurité). L'IA y est-elle déployée, et comment les régulateurs garantissent que les décisions sont auditables et sûres ?

S. Kim tranche : à ce jour, aucun système IA pleinement autonome n'est déployé pour les opérations quotidiennes en aviation. Les recherches sur les systèmes automatisés ou autonomes sont actives mais l'aviation s'appuie fortement sur les experts humains, et les contraintes de formation et de sûreté empêchent l'adoption frontale. La voie praticable est l'introduction par phases — IA comme outil de seconde opinion, puis construction de codes et preuves de certification, puis usage quotidien fondé sur l'historique des données accumulées.

Question · Y. Yang L'aviation est réputée pour ses innovations radicales — autopilotes, simulateurs complexes. Pourquoi cette dynamique s'est-elle installée si activement, alors que le secteur reste fortement régulé ?

S. Kim identifie une tension entre deux objectifs concurrents — sûreté et efficacité. Côté économique : les coûts de personnel représentent près de 20% des coûts d'opération des compagnies aériennes ; l'IATA, qui les représente, plaide systématiquement pour l'automatisation au sein des panels techniques de l'OACI. Côté réglementaire : la FAA et l'EASA investissent fortement dans la sûreté et l'efficacité du système aéroportuaire. La tension entre ces deux pôles a structuré le rythme d'innovation de l'aviation — et la leçon pour le nucléaire est l'harmonisation internationale des nouvelles technologies dès leur introduction.

Question · Y. Yang Drones, aviation, spatial — les régulations diffèrent. Que peut-on en apprendre ?

S. Kim note l'écart structurel : la majorité des opérations aériennes sont conduites par des entreprises privées, alors que la majorité des opérations spatiales le sont par des États. Les opérations spatiales peuvent ainsi être plus aisément régulées par voie politique. À l'inverse, l'aviation civile dispose de plus de liberté dans le choix de ses partenaires internationaux. Les leviers réglementaires ne sont pas transposables un-à-un.

S. Ferrer Jover relie la question à l'enjeu transverse : la priorité partagée par tous les secteurs émergents — drones, automatisation routière, IA — est désormais la standardisation des régulations entre domaines, particulièrement sur les technologies les plus matures.

Chapitre 09 · Panel 03

Design, simulations, qualifications — vers la V&V des modèles d'IA

Quatre intervenants — conseil expert, R&D collaborative, IAEA, PME tech — proposent des architectures et des méthodes pour ancrer l'IA dans les processus de design, de simulation et de qualification du nucléaire. La discussion croisée déborde largement le titre : vérification et validation des modèles, qualité et accessibilité des données, gouvernance dynamique, et une question ouverte sur ce qu'apporte réellement le « human in the loop » face au biais d'automatisation (automation bias).

Cadrage de modération F. Sefta · Nuclear Energy Agency (NEA)

Comment vérifier, valider et qualifier les modèles d'IA dans une industrie où chaque composant doit être tracé sur 60 à 100 ans ?

F. Sefta pose la session sous l'angle vérification, validation, qualification. Le panel n'a pas vocation à apporter des réponses définitives mais à identifier les défis-clés. Au fil des interventions et de la discussion, le périmètre déborde : architectures de modèles confiance-compatibles, place du knowledge graph au-dessus du RAG, gouvernance des codes et standards, qualité et fragmentation des données, et — débat le plus exposé — la portée réelle du contrôle humain sur des recommandations IA opaques.

N. Prinja Prinja and Partners · ex-Amentum (Jacobs) · IAEA Senior Industry Advisory Panel Gen-IV
Conseil · Nucléaire civil & défense
Positionnement Le RAG seul ne suffit pas pour les cas de sûreté nucléaire. Les LLM hallucinent, leur entraînement vieillit, et la retrieval-augmented generation ignore ce qu'elle ignore. Pour des décisions safety-critical où la traçabilité, la provenance et le raisonnement multi-documents sont des exigences techniques, les graphes de connaissances superposés au RAG offrent une réponse architecturale supérieure : entités, relations, provenance préservée à chaque arête. Et la gouvernance doit basculer du statique au dynamique — codes et standards machine-readable, évaluations dynamiques.

Pourquoi le RAG seul ne suffit pas

Prinja entre dans la session par un cadrage technique. Le défi de l'ingénierie sûreté-critique nucléaire est le raisonnement multi-documents : des couches et des couches de documents techniques, de codes, de standards, qu'un LLM seul ne peut pas naviguer sans halluciner. La retrieval-augmented generation apporte une réponse partielle — récupération sémantique de morceaux de texte injectés dans le contexte avant que le modèle ne génère sa réponse — mais elle souffre de quatre limitations structurelles qu'il énumère explicitement. Domain knowledge gap : le RAG ne contient pas intrinsèquement la connaissance spécialisée ou interne à l'entreprise. Interdependency blind spot : la récupération par chunks peine avec les dépendances multi-documents, et peut sélectionner des exigences issues de codes ou standards expirés ou obsolètes. Hallucinations : les LLM peuvent générer des affirmations techniques ou réglementaires trompeuses sans ancrage structuré. Et la formule synthétique de Prinja : « le RAG ne sait pas ce qu'il ne sait pas ». La conclusion est qu'un usage standard du RAG et des LLM est insuffisant pour les cas de sûreté safety-critical.

GRACE — graphe de connaissances comme architecture de confiance

La proposition de Prinja prend la forme d'un projet nommé GRACE (Graph-RAG for Assurance in Critical Engineering). L'idée est d'ajouter une couche de graphe de connaissances au-dessus du RAG. Le graphe représente la connaissance solidifiée comme un réseau : les entités sont des composants, des paramètres, des codes, des standards, des modes de défaillance, des matériaux, des organisations ; les relations sont les arêtes typées qui les connectent — defines, has-parameter, constrained-by, causes, mitigates, part-of, depends-on. Critère décisif pour le nucléaire : la provenance est préservée à chaque arête — chaque relation est sourcée par un ou plusieurs documents qui la justifient (document ID, lens type, timestamp). La chaîne logique d'ingénierie complète peut alors être restituée dans la carte : company → project → components → materials → standards → requirements → verification/evidence → risk mitigation. Cette architecture autorise un raisonnement multi-saut qui est précisément ce dont les cas de sûreté ont besoin : la chaîne de causes, la propagation des défaillances, l'identification des dépendances qui ne sautent pas aux yeux à la lecture séquentielle des documents.

RAG SEUL VS RAG + GRAPHE DE CONNAISSANCES RAG SEUL Récupération de chunks plats chunk chunk chunk chunk chunk chunk — ne sait pas ce qu'il ignore — dilemme taille des chunks — hallucinations possibles — pas de raisonnement multi-saut — traçabilité fragile RAG + GRAPHE DE CONNAISSANCES Entités, relations, provenance comp. code std. défail. param. doc. + provenance préservée à chaque arête + raisonnement multi-saut + détection des manques + chaînes de défaillance modélisables
Le RAG seul opère par récupération de fragments textuels plats. Le graphe de connaissances ajoute une couche structurée — entités typées (composants, codes, standards, paramètres, modes de défaillance), relations explicites entre elles, et provenance documentaire pour chaque arête. C'est cette couche qui rend possible le raisonnement multi-saut requis par les cas de sûreté.

Une démonstration sur GoldFire et 172 millions de documents techniques — le cas RCP

Prinja illustre l'approche par un exemple sur la pompe primaire de réacteur (Reactor Coolant Pump, RCP). Il a utilisé la solution GoldFire, outil de cognitive search d'Accuris qui donne accès à 172 millions de documents techniques, et interrogé le périmètre des composants de réacteur nucléaire avec la requête « coolant pump for nuclear reactors ». Quatre lenses ont été exportées (Causes, Functions, Made-up-of, Concepts), sauvegardées en CSV, puis un graphe de connaissances compact a été construit en prenant les cinq éléments de tête de chaque lens et en ajoutant les liens croisés.

L'analyse mobilise des concepts de théorie des graphes pour faire émerger la structure. La centralité de degré (nombre de connexions d'un nœud, qui repère les éléments les plus connectés) montre une équipartition entre circulation of coolant, RCP flywheel, pump motor et pump housing à 0,3 chacun. La centralité d'intermédiarité (les nœuds qui font le pont entre communautés) révèle une asymétrie nette : le nœud RCP domine à 0,7947, suivi très loin par RCP flywheel et RCP operation à 0,0158, puis pump housing à 0,0105. Lecture : la pompe primaire elle-même fonctionne comme l'intermédiaire critique du graphe — un nœud de passage obligé pour le raisonnement, ce qui est un résultat structurel cohérent avec son rôle physique. Une détection de communautés par maximisation modulaire gloutonne identifie trois sous-domaines internes au graphe.

CAS RCP — DÉMONSTRATION GOLDFIRE · SYNOPTIQUE COMPLET CHIFFRES-CLÉS DE LA DÉMONSTRATION 172 M documents techniques 4 lenses Causes · Functions · Made-up-of · Concepts 5 éléments / lens tête du classement de pertinence 3 communautés détectées par modularité PIPELINE D'ANALYSE 01 · SOURCE GoldFire Cognitive search d'Accuris 02 · REQUÊTE « coolant pump for nuclear reactors » 03 · LENSES Causes Functions Made-up-of · Concepts → export CSV 04 · GRAPHE Knowledge graph 20 nœuds (5×4) + liens croisés 05 · ANALYSE Centralité degré Centralité d'intermédiarité Communautés RÉSULTATS — GRAPHE EMERGENT & MÉTRIQUES STRUCTURELLES GRAPHE DE CONNAISSANCES — RCP 4 lenses · top-5 par lens · liens croisés RCP b: 0.79 circulation of coolant RCP flywheel pump motor RCP operation pump housing RCP shaft cavitation cause seal leak Lens : Functions Made-up-of Causes Concepts MÉTRIQUES STRUCTURELLES Centralité d'intermédiarité « qui fait office de pont ? » RCP 0.7947 RCP flywheel 0.0158 RCP operation 0.0158 pump housing 0.0105 Centralité de degré « quel nœud est le plus connecté ? » circulation of coolant 0.30 RCP flywheel 0.30 pump motor 0.30 pump housing 0.30 → équipartition : aucun n'est « plus connecté » Communautés 3 sous-domaines (modularité gloutonne) LECTURE STRUCTURELLE Le RCP fonctionne comme un nœud de passage obligé du raisonnement Sa centralité d'intermédiarité (0,79) dépasse de plus d'un ordre de grandeur celle de tous les autres composants — un résultat structurel cohérent avec son rôle physique.
Synoptique complet de la démonstration de Prinja sur le cas RCP. Le pipeline articule cinq étapes — du corpus GoldFire de 172 millions de documents techniques à la triple analyse structurelle du graphe construit. Le résultat le plus saillant est l'asymétrie radicale de la centralité d'intermédiarité : le RCP comme nœud de passage obligé, à plus d'un ordre de grandeur de tous les autres composants. C'est précisément ce type de structure qu'un cas de sûreté doit pouvoir invoquer : non pas « quels documents mentionnent X ? » mais « quels sont les nœuds critiques par lesquels passent les chaînes de défaillance ? ».

Au-delà du graphe — réseaux bayésiens, chaînes de Markov, agents de raisonnement

Prinja énumère ensuite les extensions naturelles. Le graphe peut servir à modéliser états de défaillance, événements, et dépendances conditionnelles : un réseau bayésien superposé permet d'inférer la probabilité postérieure d'une défaillance à partir des défauts observés. Une chaîne de Markov exploite les transitions d'états dans le temps pour outiller la planification de maintenance préventive. Plus prospectivement, les graphes agentiques — agents de raisonnement pour adaptation dynamique du graphe de connaissances — esquissent un horizon où le graphe se met à jour de lui-même au fil des nouveaux documents et événements. Cinq cas d'usage cibles sont nommés : standards compliance graphs, root-cause and mitigation networks, safety-case evidence chains, failure propagation and design change impact, innovation landscape mapping.

De la gouvernance statique à la gouvernance dynamique

En clôture de son intervention principale puis dans la discussion, Prinja place une seconde proposition forte : la gouvernance des codes et standards doit basculer du statique au dynamique. La gouvernance actuelle s'appuie sur des stratégies statiques : documents-papier, codes-papier, standards-papier. Or les centrales nucléaires évoluent en continu — composants modifiés, réparations, optimisations — et les codes et standards eux-mêmes changent tous les quatre ans environ. Il faut donc des évaluations dynamiques, des codes et standards machine-readable, des documents qui se mettent à jour. C'est précisément à ce point d'achoppement, énonce Prinja, que l'IA bute sur la rigidité réglementaire actuelle.

M. Abdoelatef Electric Power Research Institute (EPRI) · Charlotte
R&D collaborative · Performance combustible
Positionnement Cas opérationnel chez EPRI : trois modèles ML couplés — détection, localisation, classification — pour les défauts combustible, entraînés sur la flotte REP américaine depuis 2000. Feature engineering à base de pénalités/bonus pour contraindre l'apprentissage à la physique. Experts métier centraux à chaque étape.

Le contexte — défauts combustible et radiochimie

Abdoelatef, ex-stagiaire au KEPCO International Nuclear Graduate School en Corée (2014–2016), titulaire d'un PhD en sciences des matériaux de Texas A&M, et qui a ensuite contribué à la mise en service des unités APR-1400 en Corée puis aux Émirats, situe son travail au cœur du programme Fuel Performance and Reliability d'EPRI à Charlotte. Le périmètre : la détection des défauts combustible par analyse des données de radiochimie. Rappel de physique élémentaire : lorsqu'une fission se produit, les noyaux se scindent en fragments. Certains de ces fragments — xénon, krypton — peuvent être détectés dans l'eau de refroidissement, ce qui constitue une signature de défaillance combustible (par exemple, fissuration d'une gaine permettant la sortie de produits de fission). Ce n'est généralement pas sévère : les exploitants peuvent continuer à opérer en sûreté, mais l'identification est obligatoire et les limites d'exploitation s'imposent en cas de défaillance avérée. L'analyse traditionnelle est complexe et nécessite la coordination de plusieurs experts.

Trois modèles couplés & une équipe d'experts métier

L'objectif d'EPRI est de fournir un assistant — au sens littéral d'un ingénieur supplémentaire dans l'équipe — capable d'accélérer ces analyses. Le modèle ne remplace pas l'humain : il complète et assiste les méthodes de détection existantes. Trois modèles spécialisés répondent à trois questions distinctes. Modèle 1 — probabilité de défaillance : à partir des données historiques de radiochimie, le modèle estime la probabilité que le cœur contienne actuellement une défaillance combustible. Modèle 2 — prédiction du burnup du crayon défaillant : à partir des données de radiochimie de la défaillance courante, le modèle prédit le taux de combustion du crayon défaillant — information critique car elle aide à le retrouver pendant l'arrêt de tranche, en restreignant le champ d'inspection visuelle. La sortie est formatée comme estimation accompagnée d'une borne d'erreur (par exemple, 35 ± x GWj/tU). Modèle 3 — classification du mode de défaillance : à partir des données, tendances et patterns radiochimiques, le modèle identifie la cause-racine probable — défaut de fabrication, présence de débris, interaction pastille-gaine, etc. — sous forme de probabilités par classe.

PIPELINE EPRI — TROIS MODÈLES IA POUR LA DÉTECTION DE DÉFAUTS COMBUSTIBLE MODÈLE 01 · DÉTECTION Probabilité de défaillance « y a-t-il une défaillance dans le cœur ? » → Données radiochimie historiques → Sortie : probabilité (ex. 0.35) MODÈLE 02 · LOCALISATION Prédiction du burnup « à quel taux le crayon a-t-il brûlé ? » → Radiochimie défaillance courante → Sortie : 35 ± x GWj/tU MODÈLE 03 · CLASSIFICATION Cause de défaillance « comment le crayon a-t-il failli ? » → Tendances et patterns radiochimie → Sortie : probabilités par classe MÉTRIQUES DE PERFORMANCE — VALIDÉES PAR LES SUBJECT MATTER EXPERTS Time Lag Décalage entre la défaillance réelle et celle détectée par le modèle Failure Caught Capture de la défaillance dans une fenêtre de 3, 7 ou 14 jours False Positive Détection signalée alors qu'aucune défaillance n'a eu lieu
Pipeline opérationnel des trois modèles AI/ML déployés par EPRI sur le programme Fuel Performance and Reliability. Chaque modèle est entraîné sur les données radiochimiques de pratiquement l'intégralité de la flotte REP américaine depuis 2000. Le modèle 2 ne localise pas le crayon dans l'espace du cœur — il en estime le taux de combustion, ce qui réduit le champ d'inspection visuelle pendant l'arrêt de tranche. Les trois métriques de performance sont définies et validées par des Subject Matter Experts (design produit, sciences des matériaux, neutronique, chimie).

L'entraînement repose sur les données de pratiquement l'intégralité de la flotte américaine REP depuis 2000 — un actif unique d'EPRI, fruit de décennies de mutualisation entre exploitants. La construction des modèles commence par un nettoyage rigoureux des données et mobilise une équipe pluridisciplinaire d'experts métier (Subject Matter Experts) — design produit, science des matériaux, neutronique, chimie. Le modèle ne comprend pas la physique : il faut l'y contraindre par du physics-informed feature engineering — introduction de variables construites à partir de principes physiques connus, accompagnée de pénalités lorsque le modèle viole une contrainte physique et de bonus quand il la respecte. Les SME définissent ensuite les seuils d'acceptation sur les trois métriques : Time Lag (décalage temporel entre la défaillance réelle et sa détection), Failure Caught (capture dans une fenêtre de 3, 7 ou 14 jours), False Positive (détection signalée alors qu'aucune défaillance n'a eu lieu — qu'aucun exploitant n'accepte de voir dans une centrale).

Une généralisation observée sur des données EDF

Étape de validation à signaler : les modèles ont été testés sur des données EDF, sur lesquelles ils n'avaient jamais été entraînés. L'opération d'EDF diffère sensiblement de celle des exploitants américains. Le résultat — les modèles ont reconnu des patterns malgré l'absence d'entraînement spécifique — apporte une indication précieuse sur la généralisation. Abdoelatef présente cela comme un signe encourageant de capacité d'adaptation au-delà des données d'entraînement, et un point d'appui pour la suite : une extension prévue aux réacteurs à eau bouillante (REB), au-delà du périmètre REP initial.

N. Ngoy Kubelwa Nuclear Power Engineering Section · IAEA · animatrice du WG IA d'ISOP
Régulation internationale · IA
Positionnement L'IAEA structure ses travaux sur l'IA via le réseau ISOP. Première publication parue l'an dernier (considérations pour le déploiement de l'IA en centrale), seconde publication attendue fin 2026 sur les implications de sûreté de l'IA — pilotée par Hyun-Koo Kim (Corée), conjointe entre la Division Sûreté des Installations et la Division Sécurité Nucléaire. Le groupe de travail IA réunit 130+ experts et s'organise désormais en six task forces. Convergence observée entre États membres sur l'exigence de redevabilité humaine et de traçabilité ; divergence sur la profondeur, le rythme et la culture d'adoption.

ISOP et la première publication IAEA sur l'IA

Ngoy Kubelwa ouvre par le rappel d'ISOP — International Network on Innovation to Support Operating Plants — réseau créé par l'IAEA pour aider à déployer l'innovation dans le nucléaire civil. Quatre groupes de travail actifs, dont elle anime le groupe IA. Plus de 130 experts contribuent. L'an dernier, le groupe a livré la première publication IAEA sur l'IAConsiderations for the Deployment of AI in Nuclear Power Plants. Plusieurs sections-clés : bénéfices réels ancrés sur des cas d'usage réels (et non des annonces), gestion du cycle de vie des systèmes IA, considérations sur les données et les défis associés, considérations dites d'autres dimensions — initialement nommées réglementaires puis renommées après échanges avec les régulateurs impliqués. Ces dernières couvrent la préparation réglementaire, les facteurs humains, l'approche graduée.

Une seconde publication est en cours, prévue pour la fin 2026 : Safety Implications of AI Use. Document conjoint entre la Division Sûreté des Installations Nucléaires et la Division Sécurité Nucléaire de l'IAEA. Pilotage assuré par Hyun-Koo Kim (Corée). Cette publication marque le franchissement d'un seuil — le passage des considérations générales de déploiement vers les implications spécifiques de sûreté.

Une organisation en six task forces

Le groupe ayant grossi à plus de 130 experts, Ngoy Kubelwa l'a restructuré en task forces spécialisées.

ISOP · WG IA · STRUCTURE EN SIX TASK FORCES TASK FORCE 01 Humain × IA Facteurs humains et gestion de la connaissance TASK FORCE 02 Cybersécurité Pilotée par la Division Sécurité Nucléaire TASK FORCE 03 Benchmarking Exercice partagé entre États membres TASK FORCE 04 Interface IA × tech Couplage avec fabrication additive, IoT, robotique TASK FORCE 05 Trustworthy AI Approche de confiance centrée sur la sûreté TASK FORCE 06 Techniques émergentes Veille active sur l'évolution rapide du champ
Six task forces structurent désormais les travaux du groupe IA d'ISOP, complétées par un programme de formation transverse pour les États membres qui en font la demande. Les contributions traversent les divisions Sûreté des Installations et Sécurité Nucléaire de l'IAEA.

Ce qui converge, ce qui diverge entre États membres

Sur la question de la diversité d'approche, Ngoy Kubelwa distingue les deux dimensions. Convergence sur la trajectoire : l'IA doit être utilisée avec redevabilité humaine, son usage relève de l'appui à la décision et non du transfert de responsabilité. Convergence aussi sur le besoin de préserver la traçabilité, et sur les défis du passage à l'échelle. Divergence sur la profondeur du déploiement, sa rapidité (selon les budgets et la disponibilité des études), et — plus déterminant que ce qu'elle annonce comme observation — la culture d'acceptation du risque par État membre. Certaines organisations ne sont pas prêtes à utiliser l'IA parce qu'elles redoutent que leurs régulateurs ne l'acceptent pas ; d'autres avancent de manière plus proactive. Sur l'harmonisation des standards de qualification, l'IAEA observe les pratiques des États membres mais n'a pas de standard adopté, et chaque État reste indépendant dans son adoption.

C. Cowley DigiLab · York Plasma Institute (formation)
PME tech · Quantification d'incertitude
Positionnement La confiance ne se construit pas par l'affirmation absolue mais par la quantification honnête de l'incertitude. Trois leviers méthodologiques : méthodes légères, méthodes explicables, quantification d'incertitude (UQ). Trois cas d'application en design et simulation nucléaire — accélération par modèles de surrogate (jusqu'à ×10⁶), placement optimal de capteurs par Bayesian Experimental Design, digital twin par inférence probabiliste. L'ingénieur reste dans la boucle, l'IA est en rôle d'advisor.

Le paradoxe de la confiance — l'incertitude bien dite

Cowley pose un cadrage contre-intuitif : si on demande à quelqu'un une question et qu'il répond « à 100% je connais la réponse », cela érode la confiance plutôt que de la construire. À l'inverse, quand l'interlocuteur répond honnêtement « je ne sais pas, il me manque des informations », la confiance s'installe. C'est la thèse de fond de DigiLab : dans les industries où la confiance dans les modèles d'IA est un verrou — nucléaire, fusion, aérospatial — toutes les approches IA ne sont pas également non-fiables. On peut se concentrer sur les méthodes qui construisent plus facilement la confiance avec les utilisateurs finaux. Trois leviers : méthodes légères, méthodes explicables aux ingénieurs et scientifiques, et quantification rigoureuse de l'incertitude.

Trois cas d'usage en design et simulation nucléaire

Accélération par modèles de surrogate. Substitution des outils de simulation par des modèles d'apprentissage automatique jusqu'à un million de fois plus rapides, exemple sur l'optimisation de scénarios de réacteurs de fusion. Mais Cowley souligne un usage souvent sous-estimé : utiliser les modèles d'apprentissage non pour remplacer les simulations mais pour les guider — par Active Learning ou optimisation bayésienne. Recommander à l'ingénieur quel paramètre ajuster pour atteindre la convergence à la prochaine itération. Effet typique observé : réduction de 80% du nombre de simulations nécessaires pour atteindre une réponse, même sans accorder de confiance au modèle de surrogate lui-même.

Placement optimal de capteurs. Cadre méthodologique : Bayesian Experimental Design. L'apprentissage automatique aide à positionner les capteurs en plante ou sur banc d'essai pour minimiser l'incertitude d'observation. Exemple cité : placement de thermocouples pour réduire l'incertitude sur l'estimation de charge thermique. Le gain est tangible : un système optimisé livre 2 à 5 fois moins d'incertitude pour le même budget capteurs qu'un placement non optimisé.

Digital twin par inférence probabiliste. À partir de mesures de plante, plutôt que les stocker telles quelles (« température de tel point à 100°C »), on en infère un état simulé probabiliste de l'installation. Au lieu d'affirmer un état unique, le système liste les états plausibles avec leur probabilité. Particulièrement utile pour la maintenance prédictive — où le pire-cas et la communication du risque à l'utilisateur final comptent davantage qu'une affirmation à 100%. Cas d'application chez DigiLab : échangeurs thermiques, tests de réfrigérateurs pour des sociétés d'ingénierie. L'inférence probabiliste change le mode de décision : on n'oblige plus l'utilisateur à « être certain à 100% », on lui donne le risque.

UQ inhérente et UQ par bruit — distinction technique pour la qualification

Éclairage · note au lecteur

Lexique préalable et image pour fixer les deux types

La distinction que pose Cowley s'appuie sur un vocabulaire qu'il est utile de poser avant d'en restituer le détail. Un modèle d'apprentissage automatique — typiquement un réseau de neurones entraîné à prédire une grandeur physique à partir de mesures — sort par défaut une valeur unique : « la valeur prédite est 0,73 ». Pour qu'il sorte également une marge d'incertitude associée à cette prédiction, il doit y être explicitement préparé. Un modèle équipé d'un dispositif de quantification d'incertitude répond alors : « la valeur prédite est 0,73, avec une marge de ±0,08 ». L'objet sorti n'est plus une valeur unique mais une moyenne accompagnée d'une enveloppe. Le terme technique pour cet objet est distribution prédictive.

Pour situer concrètement les deux types qui vont être distingués : Type 1 (UQ inhérente) — c'est le comportement attendu d'un code de simulation physique déterministe utilisé en sûreté nucléaire (CATHARE en thermo-hydraulique, ANSYS en mécanique, Code_Aster en mécanique des structures) lancé deux fois sur les mêmes entrées et avec les mêmes hypothèses d'incertitude sur ces entrées : les sorties sont strictement identiques, et la marge d'incertitude qui les accompagne reflète exclusivement les incertitudes des paramètres d'entrée propagées vers la sortie. Le code lui-même n'introduit aucune variabilité. Type 2 (UQ par bruit d'hyperparamètres) — imaginons à l'inverse un code dont le moteur de calcul interne contiendrait du hasard : deux exécutions sur les mêmes entrées ne donneraient pas exactement les mêmes sorties, et la marge d'incertitude obtenue mélangerait ce qui vient des données d'entrée et ce qui vient du moteur de calcul lui-même — sans qu'on puisse les démêler.

Cowley apporte la précision technique en réponse à une remarque sur l'IA déterministe imposée pour les décisions critiques de sûreté. La question récurrente que reçoit DigiLab est posée d'emblée : « si je n'arrive pas à faire confiance à l'IA, et que vous me proposez de la quantification d'incertitude, comment puis-je faire confiance à la quantification d'incertitude produite par cette même IA ? » Cowley la dénoue en distinguant deux choses régulièrement confondues sous le terme générique de « modèle probabiliste » — et qui n'ont pas la même valeur réglementaire.

Premier type — l'UQ inhérente (DigiLab)

Cowley appelle cela un modèle déterministe au sens fort : un seul hyperparamètre, comportement reproductible bit-à-bit (identique à la précision binaire de la machine, c'est-à-dire mathématiquement identique sans la moindre dérive). Pour des entrées données, le modèle produit toujours la même distribution prédictive. Ce qui est quantifié dans la marge, c'est l'incertitude inhérente aux données fournies : rareté, bruit, corrélations, zones où l'on n'a tout simplement pas mesuré. Le modèle, lui, ne change pas — toute la variabilité observée provient des données.

L'approche de DigiLab est fondée techniquement sur les processus gaussiens (Gaussian Processes) — méthode bayésienne non-paramétrique qui produit, pour chaque point d'entrée, une moyenne et une enveloppe d'incertitude. Cette enveloppe s'élargit là où les données manquent et se resserre là où elles sont denses. La méthode est bayésienne au sens où elle propage explicitement les incertitudes depuis ce que l'on sait avant la mesure (distribution a priori) jusqu'à la prédiction finale (distribution postérieure) ; elle est non-paramétrique au sens où elle n'impose pas de forme rigide a priori — ce sont les données qui dictent la forme. Conséquence pour le débat : aucune variabilité supplémentaire n'est imputable au modèle lui-même, qui est nulle par construction.

Second type — l'UQ par bruit d'hyperparamètres

Cowley caractérise cette seconde famille comme des modèles stochastiques — qui contiennent du hasard intrinsèquement. Trois techniques sont caractéristiques. Le dropout : à chaque exécution, le modèle désactive aléatoirement une fraction de ses neurones, ce qui le force à fonctionner avec des configurations légèrement différentes. Les ensembles : on entraîne plusieurs modèles différents en parallèle (par exemple dix réseaux de neurones avec des architectures voisines mais distinctes), puis on combine leurs sorties. L'initialisation aléatoire des poids : chaque entraînement démarre avec des valeurs initiales tirées au hasard, ce qui fait converger l'algorithme vers des solutions un peu différentes même avec exactement les mêmes données.

Le résultat ressemble formellement à celui du Type 1 — une distribution prédictive, une enveloppe d'incertitude — et visuellement on obtient une moyenne et une marge exactement comme avant. Mais la nature de cette marge est différente : elle ne dit plus uniquement quelque chose sur les données, elle dit aussi quelque chose sur le modèle. Et surtout, la distribution prédictive elle-même n'est pas reproductible — refaire le calcul donne une marge légèrement différente, parce que les tirages aléatoires internes au modèle ne sont pas les mêmes.

UQ INHÉRENTE VS UQ PAR BRUIT D'HYPERPARAMÈTRES TYPE 1 · UQ INHÉRENTE Le modèle est stable L'incertitude vient des données enveloppe d'incertitude peu de données ✓ Reproductible bit-à-bit ✓ Auditable, traçable ✓ Qualifiable safety-critical TYPE 2 · UQ PAR BRUIT Le modèle varie d'un run à l'autre Faisceau de prédictions différentes 7 runs, 7 prédictions ✗ Non reproductible ✗ Mélange data + modèle ✗ Difficile à qualifier
À gauche — un modèle de type 1 (processus gaussien chez DigiLab) fournit une seule courbe prédictive accompagnée d'une enveloppe d'incertitude qui s'évase là où les données sont rares. Le modèle ne change pas : l'incertitude exprimée est exclusivement celle des données. À droite — un modèle de type 2 produit un faisceau de courbes différentes selon les variations d'hyperparamètres (initialisation, dropout, ensembles) : l'incertitude exprimée mélange celle des données et la variabilité du modèle. Seul le premier type est compatible avec les exigences de reproductibilité du nucléaire safety-critical.

L'enjeu réglementaire — la reproductibilité comme ligne de partage

Pour un régulateur, la condition minimale d'auditabilité est de pouvoir refaire le calcul et obtenir exactement le même résultat. C'est ce qui permet de tracer une décision, de l'expertiser, de la contester si besoin. Sans cette propriété, l'expertise indépendante perd son point d'appui — on ne peut pas vérifier le travail d'un modèle dont on ne peut pas reproduire la sortie.

Un modèle de Type 1 satisfait cette condition par construction. Un modèle de Type 2 ne la satisfait pas : deux choix s'offrent au mieux, tous deux problématiques. Soit on fixe arbitrairement toutes les sources de hasard (en imposant la même graine aléatoire à chaque exécution, en figeant les masques de dropout, etc.) — ce qui produit une reproductibilité de surface mais ne supprime pas le problème conceptuel, puisque la marge d'erreur reste un mélange entre incertitude des données et variabilité du modèle, sans capacité à les démêler. Soit on accepte que la décision puisse varier d'un calcul à l'autre — et alors on sort des conditions élémentaires d'un cas d'usage de sûreté.

Le terme « modèle probabiliste » recouvre donc deux réalités opérationnellement très différentes. L'amalgame est, de l'avis de Cowley, l'un des principaux malentendus du débat actuel sur l'IA en environnement régulé. La distinction technique entre les deux types n'est pas une finesse académique : c'est le critère qui sépare ce qui peut être présenté à un régulateur et ce qui ne peut pas l'être en l'état des référentiels.

Discussion croisée Quatre fils transverses émergent au-delà des présentations individuelles
Synthèse de panel

V&V des modèles IA — un paradigme qui reste à inventer

Ngoy Kubelwa apporte un signal frappant : lorsque les rédacteurs de la révision en cours d'un document IAEA portant sur la qualification logicielle ont été interrogés sur l'opportunité d'y inclure un chapitre dédié à l'IA, la réponse a été négative. Le motif : même si l'IA repose sur du logiciel, elle n'est pas un logiciel traditionnel, et un cadre d'évaluation distinct est nécessaire. Tout au plus un chapitre d'ouverture pourrait être ajouté. Cette posture de l'IAEA — elle-même actrice et rédactrice du référentiel — confirme que la V&V des modèles IA reste un paradigme à inventer, distinct du référentiel logiciel classique.

Plusieurs voies d'esquisse traversent le panel. Abdoelatef plaide pour la combinaison physics-based / ML : l'IA peut traiter à grande vitesse des situations caractéristiques (temps lag, capture, faux positifs vérifiables) là où la simulation physique dimensionnante reste l'autorité finale ; un algorithme ML peut sélectionner les cas critiques sur lesquels lancer ensuite une simulation haute-fidélité. Prinja observe que la validation devient rapide quand la physique est connue (réseaux physics-informed) : à chaque résultat, le modèle est confronté à la physique connue pour vérifier la cohérence ; là où la physique elle-même est lacunaire, la validation reste limitée.

Un retournement doctrinal — l'IA comme outil de VVUQ pour les codes de simulation

Note de lecture

VVUQ et qualification — comprendre l'enjeu méthodologique

La VVUQVerification, Validation and Uncertainty Quantification — désigne la discipline méthodologique qui permet d'attester la crédibilité d'un outil de calcul scientifique de simulation pour un usage donné. Elle articule trois questions distinctes mais complémentaires : vérification — l'outil fait-il bien ce que les équations qu'il prétend implémenter lui demandent de faire (méthodes numériques, algorithmes, implémentation, architecture des programmes) ; validation — les équations elles-mêmes représentent-elles correctement les phénomènes physiques (confrontation à l'expérimentation, à des outils de référence, par évaluations croisées) ; quantification des incertitudes — avec quelle gamme de variation l'outil prédit-il (caractérisation des incertitudes propagées des entrées vers les sorties).

Deux référentiels portent cette discipline. Côté américain, les standards ASME VVUQ (États-Unis, à portée internationale par adoption) ont donné son nom à l'acronyme — le comité ASME, créé en 2001 sous le nom V&V, a été renommé VVUQ en 2021 précisément pour mettre l'accent sur la quantification d'incertitude. Côté français, le référentiel de référence pour le nucléaire est le Guide ASN n°28, intitulé « Qualification des outils de calcul scientifique utilisés dans la démonstration de sûreté nucléaire — 1re barrière », publié en juillet 2017 et maintenu aujourd'hui par l'ASNR. Il parle de vérification, validation et quantification des incertitudes sans contracter en acronyme. Les définitions sont prescrites : « la vérification consiste à s'assurer que l'OCS fonctionne comme voulu (réalisation informatique et numérique correcte, résultats numériques corrects) », « la validation consiste à s'assurer qu'un OCS permet de simuler de manière satisfaisante les phénomènes physiques dans le domaine de validation », et la quantification des incertitudes évalue la « gamme de variation du résultat d'une mesure ou d'un calcul qui caractérise les valeurs possibles et qui contient vraisemblablement la valeur réelle ». La validation est divisée en deux étapes que le guide demande de mener distinctement : à effets séparés (modèles physiques élémentaires isolés) et intégrale (aptitude globale à simuler les phénomènes et leurs interactions).

Au-delà du triptyque, le Guide 28 introduit le concept central de qualification« reconnaissance par l'exploitant qu'un OCS est apte à fournir des résultats utilisables dans le cadre de la démonstration de sûreté nucléaire ». La qualification est prononcée pour un champ d'utilisation visé — l'ensemble des situations ou scénarios étudiés au moyen de l'OCS — et requiert, en plus du processus V-V-QI, une étape formelle de transposition qui précise comment les conclusions de la validation s'appliquent au champ d'utilisation visé. Le Guide 28 distingue trois domaines. Le domaine de validation est le domaine couvert par les cas de validation et pour lequel les résultats de l'OCS sont jugés satisfaisants. Le domaine de validité « résulte de l'adaptation éventuelle, à l'issue de la transposition, du domaine de validation en vue de l'application visée ». Le domaine d'utilisation désigne le domaine de variation des grandeurs caractéristiques pour les scénarios du champ d'utilisation visé. La condition prescrite pour le prononcé de la qualification est unique : « le domaine d'utilisation pour lequel la qualification est prononcée se situe à l'intérieur du domaine de validité ».

L'ASME VVUQ pose une notion analogue avec le context of use, qui articule l'évaluation du modèle aux exigences de l'usage prévu. Les deux référentiels s'accordent ainsi sur le fond : un outil de calcul ne s'évalue qu'au regard d'un usage. La différence opérationnelle est ailleurs. Côté ASME, l'output du processus est un credibility assessment — argumentaire technique modulable selon les enjeux. Côté Guide 28, l'output est un acte de qualification prononcé par l'exploitant pour un champ d'utilisation explicite, articulé à une obligation réglementaire (l'arrêté INB du 7 février 2012, dont l'article 3.8 dispose que « la démonstration de sûreté nucléaire s'appuie sur des outils de calcul et de modélisation qualifiés pour les domaines dans lesquels ils sont utilisés ») et soumis à l'examen de l'ASNR. La différence n'est donc pas dans la philosophie de l'évaluation, mais dans le statut juridique de l'acte qu'elle conclut et dans la structure procédurale qui y mène.

Quel que soit le référentiel, la fonction est la même : sans cette discipline méthodologique, un résultat de simulation reste une opinion d'ingénieur ; avec elle, il devient un argument auditable, défendable devant un régulateur, opposable dans une démonstration de sûreté.

PROCESSUS DE QUALIFICATION SELON LE GUIDE ASN N°28 PROCESSUS PRESCRIT — QUATRE ÉTAPES + PRONONCÉ ÉTAPE 1 Vérification L'OCS fonctionne comme voulu : méthodes numériques, algorithmes, ÉTAPE 2 Validation — à effets séparés (modèles élémentaires) — intégrale (couplée) ÉTAPE 3 Quantification des incertitudes Issues distinctes des deux étapes de validation ÉTAPE 4 Transposition Application des conclusions au champ d'utilisation PRONONCÉ FINAL Prononcé de qualification par l'exploitant « reconnaissance qu'un OCS est apte à fournir des résultats utilisables dans la démonstration de sûreté nucléaire » — pour un champ d'utilisation visé. ⚠  PAS DE QUALIFICATION DE CODE DANS L'ABSOLU — TOUJOURS POUR UN CHAMP D'UTILISATION VISÉ TROIS DOMAINES DÉFINIS DÉFINI EN AMONT Domaine d'utilisation « Domaine de variation des grandeurs caractéristiques pour les scénarios du champ d'utilisation visé. » ISSU DE LA VALIDATION Domaine de validation « Domaine [...] couvert par les cas de validation et pour lequel les résultats de l'OCS sont jugés satisfaisants. » ISSU DE LA TRANSPOSITION Domaine de validité « Résulte de l'adaptation éventuelle, à l'issue de la transposition, du domaine de validation. » CONDITION DU PRONONCÉ Condition strictement prescrite « Le domaine d'utilisation pour lequel la qualification est prononcée se situe à l'intérieur du domaine de validité de l'OCS. » domaine de validité domaine d'utilisation
Le processus de qualification d'un outil de calcul scientifique tel que prescrit par le Guide ASN n°28. Quatre étapes — vérification, validation, quantification des incertitudes, transposition — précèdent le prononcé de qualification par l'exploitant. Le domaine de validation est issu de la validation, comme couvert par les cas de validation et pour lequel les résultats de l'OCS sont jugés satisfaisants. Le domaine de validité résulte de l'« adaptation éventuelle » du domaine de validation à l'issue de la transposition. Le domaine d'utilisation, défini en amont, désigne le domaine de variation des grandeurs caractéristiques pour les scénarios du champ d'utilisation visé. Le prononcé de la qualification est conditionné à une seule règle : le domaine d'utilisation doit se situer à l'intérieur du domaine de validité.

Cowley apporte un retournement qui modifie le sens du débat. La question habituelle est « comment valider les modèles d'IA ? ». Le retournement consiste à prendre le problème par l'autre bout — l'IA elle-même peut être utilisée comme outil de VVUQ pour les codes de simulation déterministes. DigiLab utilise l'apprentissage automatique pour valider les outils de simulation classiques — ANSYS, Abaqus — en les confrontant aux résultats expérimentaux. L'IA prend en charge trois fonctions au sein du pipeline VVUQ : elle quantifie l'écart entre simulation et expérimentation, elle propage les incertitudes des paramètres d'entrée vers la sortie, et elle identifie les régimes où le code physique produit ses meilleures et ses moins bonnes prédictions.

Le cadre normatif international — trois piliers convergents

Le cadre normatif n'est pas à inventer : il existe et s'articule en trois piliers distincts mais convergents. Pilier ingénierie générale : les standards ASME VVUQ (États-Unis, à portée internationale), dont le pendant français pour le nucléaire est le Guide ASN n°28 (2017, maintenu aujourd'hui par l'ASNR). Pilier nucléaire spécifique : les programmes de l'OCDE/NEA sous le Comité sur la Sûreté des Installations Nucléaires (CSNI), et plus précisément le WGAMA (Working Group for the Analysis and Management of Accidents). Pilier référentiel technique international : les publications de l'IAEA — Safety Standards et TECDOC — qui partagent des bonnes pratiques entre États membres sans avoir en eux-mêmes de portée réglementaire contraignante. La réglementation reste une compétence des autorités nationales (ASNR en France, NRC aux États-Unis, etc.). Le projet de TECDOC en cours sur les implications de sûreté de l'IA s'inscrit dans cette logique de partage doctrinal.

Pilier 01 · Ingénierie générale
ASME VVUQ Standards Committee

États-Unis · portée internationale · créé en 2001 (V&V), renommé VVUQ en 2021

Comité VVUQ ASME structuré en sous-comités spécialisés par domaine d'application. La terminologie de référence (VVUQ 1-2022) est disponible gratuitement.

  • VVUQ 10 Mécanique du solide
  • VVUQ 20 Mécanique des fluides & thermique
  • VVUQ 30 Thermo-fluides nucléaires
  • VVUQ 40 Dispositifs médicaux
  • VVUQ 50 Fabrication avancée
  • VVUQ 60 Systèmes énergétiques
  • VVUQ 70 IA & machine learning (en construction)
  • VVUQ 80 Produits pharmaceutiques
  • VVUQ 90 Structures aéronautiques
Pilier 02 · Nucléaire spécifique
OCDE/NEA · CSNI · WGAMA

Programme nucléaire spécifique · Boulogne-Billancourt · 30+ États membres

Le Working Group for the Analysis and Management of Accidents coordonne depuis vingt ans les programmes internationaux de quantification d'incertitude pour les codes thermo-hydrauliques et CFD utilisés en sûreté nucléaire.

  • UMS Uncertainty Method Study (historique)
  • BEMUSE Best Estimate Methods plus Uncertainty and Sensitivity Evaluation (2007–2011)
  • PREMIUM Post-BEMUSE Reflood Model Input Uncertainty Methods
  • SAPIUM Systematic Approach for Input Uncertainty quantification Methodology — guidelines publiées en 2023
  • ATRIUM Application Tests for Realisation of Inverse Uncertainty Quantification — finalisé en novembre 2025
Pilier 03 · Référentiel technique international
IAEA · projet TECDOC AI & sûreté

Vienne · 130+ experts · pilotage Hyun-Koo Kim (Corée)

L'IAEA structure ses travaux sur l'IA via le réseau ISOP. Une première publication est parue en 2024 (considérations pour le déploiement de l'IA en centrale) ; une seconde est en cours sur les implications de sûreté de l'IA, attendue fin 2026. Ces documents partagent des bonnes pratiques entre États membres ; ils n'ont pas par eux-mêmes de portée réglementaire contraignante — la réglementation reste une compétence des autorités nationales.

Concepts-clés du référentiel nucléaire — BEPU, IUQ, SAPIUM

Trois acronymes structurent la pratique côté CSNI/WGAMA et méritent d'être posés. BEPUBest Estimate Plus Uncertainty : doctrine selon laquelle l'analyse de sûreté d'un transitoire ne s'effectue pas par calcul conservateur (où chaque hypothèse est tirée vers le pessimisme) mais par calcul « meilleure estimation » accompagné d'une enveloppe d'incertitude rigoureuse. IUQInverse Uncertainty Quantification : méthode de quantification de l'incertitude qui remonte de la mesure expérimentale vers les paramètres physiques d'entrée du code, par propagation inverse — c'est précisément le terrain sur lequel l'apprentissage automatique apporte sa contribution. SAPIUMSystematic Approach for Input Uncertainty quantification Methodology : les bonnes pratiques publiées par la NEA en 2023, qui formalisent une approche partagée entre experts de l'IUQ pour les codes thermo-hydrauliques. Le projet ATRIUM, finalisé fin 2025, a précisément consisté à appliquer les guidelines SAPIUM à des cas concrets — c'est le passage de la doctrine au test.

Le glissement du référentiel VVUQ 70 de l'ASME — l'IA comme objet à qualifier — vers son rôle d'outil dans les autres référentiels (VVUQ 30 thermo-fluides nucléaires, programmes ATRIUM/SAPIUM côté NEA) est précisément le retournement que pose Cowley. Et la trajectoire est consistante : les comités ASME publient leurs procédures, les programmes NEA mutualisent leurs benchmarks, l'IAEA construit ses TECDOC, et les exploitants commencent à utiliser l'IA dans leurs pipelines de validation avant que le cadre normatif ne soit finalisé.

Confirmation institutionnelle — l'usage devance le cadre normatif

L'observation traverse les institutions présentes au panel. Ngoy Kubelwa la confirme depuis Vienne : à l'IAEA, « les collègues de la sécurité nucléaire utilisent déjà l'IA pour valider leurs codes » — un usage opérationnel qui devance le cadre normatif explicite. Cowley, qui parle depuis le terrain de la fusion, fournit le sous-texte le plus tranchant : « tous nos modèles sont faux, et nous n'avons aucune idée précise de leur erreur » — ce qui rend l'apprentissage automatique non pas une option mais une nécessité méthodologique pour quantifier ce que la physique seule ne peut pas trancher. Le retournement doctrinal est ainsi posé : la validation des codes physiques classiques peut tirer parti de l'IA, exactement comme l'IA tire parti des codes physiques classiques. La VVUQ devient un terrain d'innovation conjoint, pas une frontière à défendre.

Pour aller plus loin

Références bibliographiques et liens utiles

Référentiel français — qualification des outils de calcul
Standards ASME VVUQ
Programmes OCDE/NEA
Travaux IAEA
Lectures additionnelles

Données — qualité, fragmentation, accessibilité

Le triplet revient à plusieurs reprises. Prinja énonce le diagnostic central : sans données, pas d'IA. Quand les données manquent, les données synthétiques peuvent combler — pas imaginées, mais reposant sur les variabilités et corrélations des données disponibles. Cas d'application : la qualification de nouveaux matériaux nucléaires (chromiums propriétaires, alliages structuraux), où les essais physiques exigés par les standards prendraient des décennies ; l'IA aide à identifier les essais critiques à conduire en priorité. Cowley confirme avec un cas EPRI/UK piloté par Tom Kendrick sur les matériaux structuraux pour la fusion : réduction d'environ ×10 du nombre d'essais nécessaires.

Mais Abdoelatef ouvre un autre front : l'accessibilité. Les données existent — chez les exploitants, chez les vendeurs — mais elles sont cloisonnées. Un modèle entraîné sur les données croisées de plusieurs exploitants et constructeurs serait considérablement plus capable ; le verrou n'est pas technique mais contractuel et concurrentiel. Une approche d'apprentissage fédéré (le modèle voyage entre exploitants et apprend les patterns sans absorber les données ni les exporter) est évoquée comme une piste — y compris du point de vue cybersécurité. Ngoy Kubelwa ajoute le verrou en amont : la numérisation est le premier crédit, parce que les données existent dans des formats hétéroclites depuis cinquante ans. Et le partage international, lourd d'implications, mériterait des conditions très riches à définir.

« Human in the loop » — la question ouverte du biais d'automatisation

Question posée par un participant à partir d'une réponse récente de Claude (Anthropic) sur l'usage militaire de l'IA — l'outil Maven déployé pour l'identification de cibles. Citation : « quand des systèmes comme Maven génèrent des centaines de recommandations et que les humains passent à peu près le temps d'un coup d'œil pour approuver chacune, les humains ne décident pas vraiment au sens significatif. Ils ratifient l'output d'un algorithme sous pression temporelle avec de l'information incomplète. Ce n'est pas du jugement humain, c'est du biais d'automatisation avec une signature humaine attachée. » La question retournée au panel : à mesure que l'IA dépasse la capacité humaine de calcul, le « human in the loop » tient-il vraiment ce qu'il promet ?

Réponses divergentes. Cowley ne souscrit pas pleinement : les algorithmes participent à la décision depuis longtemps (ANSYS pour des calculs de contraintes structurelles), c'est moins un seuil qu'un continuum. Il ajoute deux conditions de robustesse : une culture d'engagement actif (et non d'approbation paresseuse), et la restriction de l'IA au rôle d'advisor dans des contextes où l'ingénieur reste capable de comprendre la recommandation. Là où la recommandation devient opaque, on touche le seuil critique. Prinja compare entraînement humain et entraînement IA — biais, hallucinations, lacunes existent dans les deux ; le débat n'est pas à charger d'un côté. Ngoy Kubelwa introduit un autre angle, soulevé par sa collègue Sophia : le « human in the loop » postule un humain éduqué et capable, ce qui n'est pas universellement vérifié. L'IA dans l'enseignement et l'engineering work crée une perte de connaissance — quand l'utilisateur cesse de challenger l'output parce qu'il pense qu'il est correct, on dérive vers le biais d'automatisation par le bas. Le groupe de travail IA d'ISOP couvre désormais explicitement cette dimension : impact de l'IA sur le développement des connaissances et inversement.

Gouvernance — le passage du statique au dynamique

Le point d'accroche est posé par Prinja et résonne dans l'ensemble du panel. La gouvernance actuelle des codes et standards est statique : documents-papier, lecture humaine, mises à jour ponctuelles. Or les centrales évoluent en continu et les codes/standards changent typiquement tous les quatre ans. Le décalage est structurel. La direction proposée : codes et standards machine-readable, évaluations dynamiques. Cette transition de gouvernance est un préalable à une qualification efficace de l'IA pour des décisions de sûreté : tant que les référentiels restent figés, l'IA bute sur la rigidité et la déconnexion entre le terrain et le règlement écrit.

Chapitre 10 · Panel 04 — Day 02

L'IA et l'écosystème deep tech émergent — innovation et financement

Quatre intervenants — investisseur growth stage, animateur d'écosystème national, industriel établi, CEO de spin-off — confrontent leurs lectures sur le financement des jeunes pousses IA-nucléaire. Panel d'ouverture sur l'écosystème de l'innovation, à distance des questions directes de sûreté : il signale les conditions d'émergence d'un tissu d'acteurs viable et la dynamique d'investissement qui s'amorce.

Cadrage de modération F. Michel-Sendis · Nuclear Energy Agency (NEA)

Si le nucléaire veut atteindre les niveaux d'ambition annoncés en matière de déploiement, il doit innover ; cela suppose un écosystème d'innovation lui-même légitimé et financé. Quel rôle peut jouer l'intelligence artificielle dans la cartographie, l'instruction et l'orientation des investissements vers cet écosystème émergent ?

Michel-Sendis pose une session différente du reste du workshop. L'IA n'y est pas seulement un objet d'innovation technique — elle devient un outil d'instrumentation pour les investisseurs eux-mêmes, qui rend visible un paysage jusqu'ici peu lisible.

E. Arnould Partner & Chief Investment Officer · Jolt Capital · investisseur deep tech growth stage
Investissement
Positionnement Jolt Capital investit en croissance dans des entreprises deep tech à propriété intellectuelle brevetée. L'instrument central est Jolt Ninja, base de cinq millions d'entreprises construite depuis 2016 par une équipe de six data scientists, ouverte à un cercle de partenaires (universités, fonds, corporates).

Arnould démonte l'image traditionnelle de l'investissement growth stage : « il y a deux façons d'être investisseur. Soit vous faites des cocktails et lisez des livres, soit vous avez un outil qui vous permet d'identifier les entreprises directement. » Jolt Ninja exploite uniquement des données publiques (sites web, dépôts de brevets, communiqués) qu'il structure en analytique de graphe — une entreprise ajoutée par minute, ordres de magnitude au-dessus des outils standard d'investisseur (typiquement 20–30 000 entreprises). Au-dessus, un agent IA nommé Blaise produit à la demande des notes d'investissement structurées (alignement avec la thèse, lecture du produit, marché, traction, partenaires industriels par géographie). Filtré sur le secteur nucléaire (Europe, Amérique du Nord, Asie ; 20–500 employés ; au moins un brevet), l'outil remonte 158 entreprises éligibles, dont l'IA et les données concentrent 25 % — second cluster fonctionnel après la génération elle-même.

L'analyse-clé porte sur le ratio entreprises non-adossées vs. adossées à un investisseur capital-risque ou capital-investissement. La moyenne deep tech sectorielle est de 2,5 pour 1. Le nucléaire global est à 5 pour 1 — deux fois la moyenne. La tranche 50–200 employés monte à 8 pour 1, la plus sous-investie. Inversement, le sous-segment SMR pure de plus de 50 employés est saturé : la majorité a déjà un investisseur, fenêtre largement passée. Les zones d'entrée privilégiées sont les sous-segments à fort contenu de logiciel technique — drones de surveillance, jumeaux numériques, plateformes IA spécialisées.

SECTEUR NUCLÉAIRE — UNIVERS CACHÉ PAR TRANCHE D'EFFECTIFS · LECTURE JOLT NINJA Combien d'entreprises sans investisseur, pour 1 entreprise déjà soutenue par un fonds ? Plus une tranche compte d'entreprises sans investisseur, plus elle reste ouverte aux nouveaux entrants. sans investisseur — l'univers caché déjà soutenue par un fonds capital-risque ou capital-investissement PAR TRANCHE D'EFFECTIFS · DU PLUS OUVERT AU PLUS SATURÉ 50–200 employés la tranche la plus sous-investie 8 : 1 FENÊTRE LA PLUS OUVERTE Nucléaire global vue d'ensemble du secteur 5 : 1 deux fois la moyenne deep tech Moyenne deep tech référence (tous autres secteurs) 2,5 : 1 REPÈRE DE CALIBRATION SMR > 50 emp. sous-segment saturé ratio inversé FENÊTRE PASSÉE SOUS-SEGMENTS OÙ REGARDER · LOGICIEL TECHNIQUE À FORT BREVET Drones de surveillance inspection de sites, monitoring radiologique Jumeaux numériques simulation cycle de vie, aide à la décision Plateformes IA spécialisées licensing, V&V, knowledge management nucléaire
Lecture du tissu d'entreprises nucléaires selon Jolt Ninja. Pour chaque tranche, on compte combien d'entreprises ont déjà attiré un fonds capital-risque ou capital-investissement, et combien restent en dehors de tout investissement institutionnel — l'univers caché. La tranche 50–200 employés est la plus ouverte : huit entreprises sans investisseur pour une déjà soutenue. Le sous-segment SMR pure est le seul à présenter un ratio inversé : la majorité des acteurs identifiés a déjà attiré un fonds. Les zones d'entrée privilégiées sont les sous-segments à fort contenu de logiciel technique — drones de surveillance, jumeaux numériques, plateformes IA spécialisées.
J. Lim Executive Director · Startup Alliance Korea
Écosystème national
Positionnement Le secteur nucléaire coréen, historiquement réservé à la R&D publique, a basculé en 2022 sous l'effet de deux programmes ouvrant l'accès au capital privé. Trois startups IA-nucléaires témoignent que la dynamique est réelle quoique précoce. La phase actuelle est structurellement comparable à celle de la biotech coréenne dix ans plus tôt.

Lim retrace le basculement coréen. Pendant des décennies, l'énergie nucléaire en Corée était « exclusivement le domaine du gouvernement : R&D publique, institutions gouvernementales, pas d'entrée privée ». La bascule de 2022 tient à deux programmes. Le Deep Tech Incubation Project (DIPS) classe le nucléaire et l'énergie parmi douze secteurs prioritaires nationaux et ouvre une voie de financement aux startups privées. Le Deep Tech TIPS, plus structurellement intéressant, inverse la séquence : les fonds capital-risque spécialisés et les accélérateurs identifient et financent en premier sur leurs propres jugement et capital, le gouvernement ne complète qu'ensuite jusqu'à 1,5 Md KRW (≈ 1 M USD) en subvention R&D. Trois startups IA-nucléaires en témoignent : DAI (test non-destructif sur tubes générateurs de vapeur, soutenue par Bluepoint Partners, en POC avec Framatome), Karma (robotique IA pour monitoring/maintenance, modèle Robot as a Service, adossée à Invention Lab) et Rx Inc (outils IA de licensing SMR, spin-off KAERI). Le pattern commun selon Lim : « elles n'ont pas été créées par mandat du gouvernement. Elles ont été trouvées et financées par des investisseurs privés. »

V. Champain SEVP & Chief IT & Digital Officer · Framatome (groupe EDF)
Industriel · Investisseur corporate
Positionnement Le marché des opportunités d'investissement pour le nucléaire est plus large que le périmètre des entreprises « purement nucléaires » — les dual technologies en élargissent significativement la frontière. Le capital patient long-termiste et les véhicules de capital-risque corporate (EDF Pulse, Framatome Strategies) jouent des rôles complémentaires.

Champain élargit la lecture des opportunités. Beaucoup ne sont pas « purement nucléaires » : « typiquement, nous investissons dans la cyber-sécurité — une entreprise qui fait 5 à 10 % en nucléaire et 90 % dans l'industrie générale ». Pour ces dual technologies, le nucléaire est un marché secondaire qui en justifie l'intérêt sans en saturer l'activité. Le deuxième angle concerne le capital patient : les cycles longs de la filière (la fusion vise des horizons commerciaux à plusieurs décennies) exigent des investisseurs qui acceptent ces durées — courant familial américain (Champain mentionne la famille de Mark Zuckerberg via un véhicule dédié au long-terme) et véhicules corporate à participation majoritaire mais autonomie opérationnelle préservée (EDF Pulse, Framatome Strategies sous A. Mathieu). Le troisième angle est doctrinal : la direction du marché va vers une standardisation accrue (efforts de normalisation des SMR, mise en commun des données et des codes), et plus la technologie devient standard, plus il est facile pour les entrants d'utiliser ces standards et de proposer leurs solutions. La barrière d'entrée s'est moralement relevée pour les acteurs frivoles, ce qui légitime l'attention des investisseurs sérieux.

K.-H. Lee Founder & CEO · Rx Inc — startup spin-off de KAERI
Startup · Spin-off TSO
Positionnement Rx Inc, spin-off KAERI créé en 2023, accélère le processus de licensing SMR par l'IA. Position frontale : les modèles de langage généralistes ne sont pas adaptés au nucléaire car les données techniques et réglementaires propres à la filière ne peuvent pas être partagées avec les fournisseurs commerciaux d'IA. Lee plaide pour des modèles spécialisés, entraînés sur des corpus propriétaires, déployables on-premise.

Spin-off de KAERI en 2023, deux tours de table successifs, plus de 10 Md KRW levés, siège à Daejeon (choix justifié par la disponibilité d'ingénieurs IA). Membres fondateurs ex-KAERI avec expertise documentée sur les filières WIZEN-3, 4Way, SMART et iSMR ; conseils de développement IA fournis par d'anciens ingénieurs Meta et Amazon. L'argument central est frontal : « un LLM généraliste ne peut pas être adéquat pour ce type d'industrie nucléaire, parce que nous ne pouvons pas partager les données confidentielles avec OpenAI ou avec d'autres fournisseurs commerciaux d'IA. » La conséquence opérationnelle : les LLM doivent être entraînés sur des corpus propriétaires et déployés en environnement contrôlé. Rx Inc co-développe avec KAERI et KAIST une plateforme de licensing à agents IA — KAERI fournit la base de design pour les données non commercialisées, KAIST contribue à l'évaluation des modèles. Beta-version annoncée pour septembre 2026, livrée on-premise sur les serveurs de KAERI plutôt qu'en SaaS, choix justifié par la confidentialité des données traitées. Lee conclut par un appel à la mutualisation : sans accès aux données techniques détenues par les institutions publiques (gouvernement, instituts, universités), les startups ne peuvent pas construire des modèles spécialisés crédibles. La trajectoire de Rx Inc, spin-off direct avec accès aux données KAERI, est l'exception ; Lee plaide pour qu'elle devienne le pattern.

Discussion croisée Synthèse — trois prises majeures cumulées
Synthèse de panel

Pour Arnould, l'avantage compétitif d'un outil comme Jolt Ninja ne tient pas à la donnée elle-même mais à la qualité des fonctions d'agent posées au-dessus ; et plus largement il prend position contre la catégorie d'« entreprises IA » comme telle : « nous croyons à pousser l'IA jusqu'à l'extrême dans toutes les entreprises, y compris dans le nucléaire ». Ce sont les acteurs métier mobilisant l'IA sur leurs propres données qui produisent les ruptures — Arnould cite l'exemple d'une entreprise d'électroencéphalographie financée par Jolt qui a construit son Large Brain Model à partir de ses propres enregistrements (première publication dans Nature Medicine en collaboration avec l'Université d'Anvers). Pour Lim, le précédent pertinent est la biotech coréenne dix ans plus tôt — « non-investissable » à l'époque, basculée par les dérégulations gouvernementales et un système d'introduction en bourse fondé sur les anticipations de revenus, devenue depuis l'un des sous-secteurs deep tech les plus actifs ; un deuxième moteur propre au nucléaire est la demande énergétique des hyperscalers IA, qui crée une demande structurelle adossée au nucléaire indépendamment des considérations climatiques. Pour Lee, l'écosystème devra fournir aux startups un système de boucle de retour expert/IA, la prise en compte du savoir-faire qui produit les données, et surtout l'accès aux corpus propriétaires sans lequel les modèles spécialisés crédibles ne peuvent pas se construire.

Chapitre 11 · Panel 05 — Day 02

Cadres réglementaires et stratégies d'écosystème pour accélérer l'IA dans le nucléaire

Deux régulateurs interviennent dans cette session — KINS (Corée) et US NRC (États-Unis) — chacun déposant les éléments structurants de sa démarche réglementaire IA. KINS présente une classification pratique à deux axes — autorité décisionnelle de l'IA croisée avec la signification sûreté de la fonction — et précise sous quelles conditions les différentes catégories peuvent être absorbées par le cadre actuel. Le NRC expose une stratégie en deux volets — fonction réglementaire externe et utilisation interne (outil SimplifAI) — accompagnée d'une analyse documentée de huit lacunes du cadre fédéral (rapport SwRI, octobre 2024) et d'un exercice de table-top conjoint Argonne–Sandia (achèvement printemps 2026). La discussion croisée détaille les modalités de démonstration et les enjeux résiduels.

Cadrage de modération C.Y. Lim · Korea Institute of Nuclear Safety (KINS)

Comment les autorités de sûreté préparent-elles leur cadre réglementaire à accueillir l'intelligence artificielle ? Quelles applications relèvent du cadre actuel — et lesquelles exigent un développement réglementaire dédié ?

Lim ouvre une session pivot du workshop. La question n'est plus si mais comment intégrer l'IA dans les exigences réglementaires. Trois interventions étaient programmées — Y. Kim (KINS), K.-Y. Chung (KINS) et M. Dennis (US NRC) — autour d'une question commune : où placer la frontière entre les usages d'IA absorbables par les cadres existants et ceux qui exigent un développement réglementaire de fond.

K.-Y. Chung Research Professor · Korea Institute of Nuclear Safety (KINS)
TSO de régulation · Corée
Positionnement KINS conduit une démarche de préparation réglementaire pour l'IA dans une perspective de long terme. L'orateur propose une classification pratique à deux axes — autorité décisionnelle de l'IA croisée avec la signification sûreté du SSC ou de l'activité concernée. La catégorie 4 (IA à autorité exécutive sur fonction de sûreté) est présentée comme la frontière du cadre réglementaire actuel, qui exige un développement spécifique. Les catégories 1, 2 et 3 peuvent être absorbées par le cadre existant à condition de démontrer une distance suffisante par rapport à la catégorie 4 — par limitation de l'autorité IA, par limitation de la signification sûreté, ou par les deux conjointement.

Le contexte — l'IA dans le nucléaire prolifère, le cadre réglementaire doit donner une vue claire

Chung pose le contexte en deux temps. Première observation : les applications IA dans le nucléaire prolifèrent — maintenance, analyse de calculs, prédiction, analyse diagnostique, aide à la décision. Cette dynamique est désormais établie, et la valeur apportée à l'industrie est démontrée. Seconde observation : pour que l'IA soit utilisée de manière sûre et pratique, il faut fournir aux exploitants une vue réglementaire claire sur ces applications. KINS opère ainsi sur deux échelles temporelles : « nous menons une préparation réglementaire pour l'IA, dans une perspective de long terme ». La présentation détaille la pensée actuelle de l'institution, en particulier sur le volet pratique applicatif.

Le point d'appui — le rapport conjoint CNSC–ONR–NRC de septembre 2024

Le point de départ doctrinal est un document de référence international. Le rapport conjoint CNSC (Canada) – ONR (Royaume-Uni) – US NRC (États-Unis) intitulé « Considerations for Developing Artificial Intelligence Systems in Nuclear Applications », publié en septembre 2024 (référence NRC ML24241A252), articule deux questions clés autour desquelles doit se construire la lecture réglementaire d'une application IA donnée. La première : la signification de la défaillance de l'IA — faible vs. forte conséquence sur la sûreté ou la sécurité. La seconde : l'ampleur de l'autonomie de l'IA — Insight/Collaboration vs. Operation/Full Autonomy. Le croisement définit un quadrant à quatre cellules. Chung qualifie ce cadrage de point d'appui — utile pour identifier les zones les plus exposées — mais en propose une variante plus opérationnelle pour la discussion réglementaire et l'accompagnement applicatif.

Distinction structurante — automatisation et autonomie

Avant d'aborder les deux interventions, une distinction conceptuelle s'impose pour la lecture des cadres réglementaires : celle entre automatisation (automation) et autonomie (autonomy). Cette opposition est centrale dans le débat sûreté : elle ne concerne pas quoi le système IA décide (axe couvert par la matrice Advisor/Executor de KINS), mais comment il décide. Elle est orthogonale à la classification fonctionnelle et conditionne la nature même de la démonstration de sûreté qui peut être exigée. Elle explique pourquoi le cadre réglementaire actuel — pensé pour des automates — peut absorber sans difficulté certains usages d'IA mais bute sur d'autres.

AUTOMATE vs AUTONOMIE · DISTINCTION STRUCTURANTE EN SÛRETÉ NUCLÉAIRE Deux paradigmes — deux régimes de démonstration Une distinction qui porte non sur la nature de la décision, mais sur la nature du processus qui produit la décision. AUTOMATISATION · AUTOMATION Terme consacré en sûreté nucléaire SPÉCIFICATION Règle explicite ex ante Tout comportement attendu est décrit par un cahier des charges fonctionnel. VÉRIFIABILITÉ Méthodes formelles & V&V Couverture du code, qualification logicielle (IEC 61508, IEC 60880). CADRE RÉGLEMENTAIRE Mature et stabilisé Normes I&C nucléaire en vigueur, jurisprudence d'autorisation établie. Ex. : automate de protection, séquences automatiques de sauvegarde. AUTONOMIE · AUTONOMY Paradigme émergent introduit par l'IA SPÉCIFICATION Comportement émergent ex post Le système apprend depuis des données et généralise à des cas non prévus. VÉRIFIABILITÉ Statistique & bornée Performance évaluée sur jeux de test ; pas de garantie déterministe. CADRE RÉGLEMENTAIRE À construire Objet propre des travaux KINS, NRC, CNSC, ONR, AIEA — en élaboration. Ex. : diagnostic IA, agent décisionnel ML, supervision adaptative. ENJEU RÉGLEMENTAIRE STRUCTURANT L'enjeu n'est pas l'autorité de décision (Advisor / Executor) — c'est la nature même du processus qui produit la décision.
Comparaison des deux paradigmes de comportement programmatique. Le terme automatisation (automation) est consacré en sûreté nucléaire pour désigner un système dont le comportement est spécifié explicitement à l'avance, vérifiable par méthodes formelles, et encadré par un corpus réglementaire mature (notamment IEC 61508 et IEC 60880 pour les systèmes de contrôle-commande nucléaires). L'autonomie (autonomy) désigne au contraire un système dont le comportement émerge de l'apprentissage statistique sur des données, ne peut être garanti que sur la base de performance bornée, et dont le cadre réglementaire reste à construire — c'est précisément l'objet propre des travaux engagés par KINS, le NRC, la CNSC, l'ONR et l'AIEA. Cette distinction est orthogonale à celle de Chung sur l'autorité décisionnelle (Advisor / Executor) : une fonction Executor peut être implémentée par un automate déterministe traditionnel — ou par un agent autonome IA. Les conséquences réglementaires diffèrent radicalement.

La proposition KINS — quatre catégories sur deux axes opérationnels

La classification proposée par KINS reprend la structure 2×2 mais déplace les axes vers des grandeurs plus directement actionnables par un exploitant et son régulateur. L'axe horizontal devient l'autorité décisionnelle de l'application IA — de gauche, où l'IA intervient à titre d'éclairage (Advisor — produit l'analyse, la prédiction, l'examen ; le jugement final et la responsabilité restent humains), à droite, où l'IA intervient à titre contributif (Executor — prend des décisions ou agit par elle-même, possiblement avec un temps limité pour l'intervention humaine). L'axe vertical devient la signification sûreté du SSC ou de l'activité — de bas, Non Safety-Related (l'IA ne porte pas de fonction de base de garantie ni de rôle direct de sûreté), à haut, Safety-Related (l'IA peut être connectée à des activités liées à la sûreté). Le croisement définit quatre catégories : Catégorie 1 (Non SR · Advisor), Catégorie 2 (Non SR · Executor), Catégorie 3 (SR · Advisor) et Catégorie 4 (SR · Executor).

CLASSIFICATION PRATIQUE DES APPLICATIONS IA · QUATRE CATÉGORIES SELON KINS Le croisement de l'autorité décisionnelle de l'IA et de la signification sûreté de la fonction définit la position réglementaire. Chung qualifie la catégorie 4 (en haut à droite) de frontière du cadre réglementaire actuel. Signification sûreté du SSC ou de l'activité Safety-Related Non Safety-Related CATÉGORIE 03 SR · Advisor CATÉGORIE 04 SR · Executor ⚠ FRONTIÈRE DU CADRE ACTUEL CATÉGORIE 01 Non SR · Advisor CATÉGORIE 02 Non SR · Executor Advisor Executor Autorité décisionnelle de l'application IA DISTANCE PAR RAPPORT À LA FRONTIÈRE · APPROCHE RÉGLEMENTAIRE PROPOSÉE PAR KINS Cat. 01 · marge maximale explication simplifiée de l'impact sûreté Cat. 02 et 03 · marge partielle explication focalisée sur le risque résiduel Cat. 04 · frontière développement réglementaire dédié
Classification pratique proposée par KINS pour les applications d'intelligence artificielle dans le nucléaire. La position d'une application sur la matrice détermine sa lecture réglementaire : la catégorie 4 — Safety-Related croisé avec autorité Executor — constitue la frontière du cadre actuel et exige un développement spécifique. Les catégories 1, 2 et 3 peuvent être absorbées dans le cadre existant à condition de démontrer une distance par rapport à la catégorie 4 — par limitation de l'autorité IA (déplacement vers Advisor — à titre d'éclairage) et / ou par limitation de la signification sûreté (déplacement vers Non Safety-Related).

La catégorie 4 — frontière du cadre réglementaire actuel

Chung qualifie la catégorie 4 d'« area la plus challengeante du cadre ». Elle combine la signification sûreté avec l'autorité exécutive — l'IA influence directement les fonctions liées à la sûreté, souvent avec un temps réduit pour l'intervention humaine. « C'est pour cette raison que nous considérons la catégorie 4 comme la frontière de la régulation actuelle », indique-t-il. Sous le cadre existant, l'attente réglementaire pour les logiciels liés à la sûreté repose sur quatre piliers que Chung énumère : V&V déterministe, logique traçable, comportement prédictible, assurance qualité sur le cycle de vie. L'IA avancée défie ces attentes par quatre voies : black-box behavior, dépendance aux données, dérive de modèle (model drift), et incertitude sur les conditions rares. La catégorie 4 requiert dès lors, selon Chung, un développement réglementaire à long terme spécifique à l'IA — portant sur V&V adaptée, fiabilité, explicabilité, cybersécurité, supervision, défense en profondeur.

Approche réglementaire pour les catégories 1, 2 et 3 — démontrer la distance par rapport à la frontière

Pour les catégories 1, 2 et 3, KINS propose une approche d'absorption par le cadre existant, conditionnée à une démonstration centrale : l'absence d'impact défavorable sur la sûreté en cas de défaillance de l'IA (Fail-Safe Principle). Cette démonstration s'articule à une seconde exigence, structurelle : démontrer la distance par rapport à la catégorie 4, par limitation de l'autorité IA et / ou de la signification sûreté.

Deux mouvements concrets sont identifiés. Aller à gauche sur l'axe X — Limited AI Authority : l'IA n'a pas d'autorité de contrôle directe ; les sorties demeurent à titre d'éclairage ; le jugement humain, l'approbation, la responsabilité et les procédures existantes sont préservés. Aller en bas sur l'axe Y — Limited Safety Significance : l'IA n'a pas de fonction de sûreté créditée, pas d'interface de contrôle SSC liée à la sûreté, pas de rôle dans les hypothèses de l'analyse de sûreté. La distance de Cat 4 varie selon la position. La catégorie 1 dispose d'une marge maximale — qui justifie une explication simplifiée de l'impact sûreté. Les catégories 2 et 3 disposent d'une marge partielle — qui exige une explication focalisée sur la dimension de risque restante (autorité exécutive pour Cat 2, signification sûreté pour Cat 3).

Direction de travail — court terme et long terme

Chung clôt sur une direction de travail bidimensionnelle. À court terme, KINS développe une approche pratique pour les applications IA n'affectant pas directement la sûreté nucléaire (catégories 1–3) ; clarifie les attentes réglementaires pour l'usage à titre d'éclairage, le périmètre non-safety-related, l'isolation sûreté, et les conséquences secondaires bornées ; et adresse les enjeux transverses applicables à toute catégorie — cybersécurité, intégrité des données, gestion du cycle de vie des modèles, supervision humaine. À long terme, KINS prépare l'IA avancée connectée à des décisions ou fonctions de sûreté au-delà des critères d'acceptation actuels : V&V adaptée à l'IA, explicabilité, fiabilité, cybersécurité, gouvernance des données, diversité, défaillance de cause commune.

M. Dennis Senior Data Scientist · U.S. Nuclear Regulatory Commission (USNRC) · Office of Nuclear Regulatory Research · Division of Systems Analysis
Régulateur fédéral · États-Unis
Positionnement Le NRC opère sur deux fronts simultanés depuis 2023 : la préparation de son cadre réglementaire externe pour accueillir les applications IA portées par les exploitants et les fournisseurs de réacteurs avancés, et le déploiement interne d'outils d'IA générative pour ses propres équipes (SimplifAI). Le contexte est celui d'une accélération coordonnée — pression administrative américaine pour le déploiement des SMR/AMR, lecture réglementaire des projets candidats. Dennis structure la stratégie NRC en cinq composantes : lecture du paysage IA, vision et objectifs, zones de focus dans le cycle de licensing, outils internes, analyse de huit lacunes documentées (rapport SwRI, octobre 2024) et exercice de table-top conjoint Argonne–Sandia (achèvement printemps 2026).

Le paysage IA — où l'IA se manifeste déjà dans l'écosystème nucléaire américain

Dennis ouvre par une cartographie concrète de cinq cas d'usage IA déjà identifiés dans le secteur nucléaire américain. Corrective Action Program : il y a cinq ans, l'application de l'IA à ce programme suscitait des inquiétudes significatives — notamment sur la perte de capacité ou de précision. Aujourd'hui, après des années d'exposition, l'application est devenue « presque banale », les opérateurs l'utilisent et apprécient la valeur qu'elle apporte (cf. la solution CAP de Nuclearn). Robotique : des robots inspecteurs (type Spot de Boston Dynamics) sont employés pour des inspections en environnement radiologique chez Duke Energy à la centrale d'Oconee. Generative AI : « Microsoft Targets Nuclear to Power AI Operations » — Dennis cite l'article du Wall Street Journal qui rapporte la stratégie de Microsoft pour utiliser l'énergie nucléaire et accélérer le processus de qualification réglementaire par l'IA (en partenariat avec Terra Praxis pour le repurposing de centrales charbon). Operational Flexibility : BlueWave AI exploite des séries temporelles d'instrumentation nucléaire et de limites thermiques en ligne pour identifier des dérives de capteurs en conditions hors-normales — outil intégré au Corrective Action Program. Le DOE titre que ces outils « pourraient économiser des millions à la flotte Constellation » — déploiement testé chez Peach Bottom et Limerick (Constellation Energy). Non-Destructive Examinations : FlawML de Trueflaw, solution d'analyse automatique des données NDT par apprentissage machine, intègre vitesse et reproductibilité de l'automatisation à la performance d'inspection humaine — reconnaissance de défauts, évaluation de la qualité des données, reporting personnalisé.

CARTOGRAPHIE NRC · CINQ CAS D'USAGE IA DANS L'ÉCOSYSTÈME NUCLÉAIRE AMÉRICAIN Cinq exemples concrets cités par Dennis pour situer l'écosystème IA actuel. Opérateurs et fournisseurs régulés par le NRC : applications déjà déployées ou activement instrumentées. 01 · ADOPTION OPÉRATIONNELLE Corrective Action Program Détection et catégorisation des écarts opérationnels cinq ans d'exposition · adoption banalisée 02 · INSPECTION TERRAIN Robotique d'inspection Robots Spot (Boston Dynamics) en environnement radiologique déploiement chez Duke Energy 03 · STRATÉGIE INDUSTRIELLE Generative AI · Microsoft Énergie nucléaire pour alimenter les opérations IA article Wall Street Journal 04 · ANALYTIQUE OPÉRATIONNELLE Operational Flexibility BlueWave AI · séries temporelles, limites thermiques, dérive capteurs flotte Constellation · économies pluri-millions $ 05 · INSPECTION NON DESTRUCTIVE Non-Destructive Examinations FlawML (Trueflaw) · analyse automatique des données NDT par ML défauts · qualité données · reporting
Cartographie présentée par Dennis pour situer l'écosystème IA déjà actif dans le secteur nucléaire américain. Cinq cas d'usage concrets : Corrective Action Program (cinq ans d'exposition, adoption désormais banalisée chez les opérateurs), robotique d'inspection (Spot de Boston Dynamics chez Duke Energy), Generative AI (signal de demande structurelle : Microsoft cible le nucléaire pour alimenter ses opérations IA), Operational Flexibility (BlueWave AI sur la flotte Constellation), et examen non destructif (FlawML de Trueflaw sur données NDT par apprentissage machine).

Pourquoi maintenant — une convergence de pressions

Dennis explique le calendrier. Le NRC a publié sa stratégie IA externe en 2023 (NUREG-2261, dont Dennis est co-auteur) — initialement orientée fonction réglementaire (accueil des candidatures intégrant l'IA). Mais le contexte a évolué : convergence des projets de réacteurs avancés (les vendors développent activement leurs candidatures), pression de l'administration américaine (executive orders du président, actions du Congrès, ADVANCE Act de juillet 2024) pour accélérer le déploiement nucléaire afin de fournir l'énergie nécessaire à l'IA, et — point décisif — plan stratégique interne pour l'IA générative arrivé en 2026 (ML25269A196, septembre 2025, en application de l'Executive Order 14179 « Removing Barriers To American Leadership In AI »). Le NRC opère désormais sur deux fronts simultanés : fonction réglementaire externe et utilisation interne (productivité des équipes via SimplifAI).

Vision et objectifs — fostering innovation while ensuring safety

La vision NRC est explicite : « Enable responsible AI integration in regulated activities, fostering innovation while ensuring safety and security. Leverage AI insights to enhance regulation, streamline operations, and elevate decision-making. » Deux objectifs structurent la stratégie. Objectif interne : utiliser l'IA pour soutenir la mission de l'agence, en se concentrant sur la productivité accrue et l'efficacité augmentée. Objectif externe : garantir que le cadre réglementaire NRC permette de manière effective l'utilisation sûre et sécurisée de l'IA dans les activités régulées (cf. page IA officielle du NRC et volet externe).

U.S. NRC · ENGAGEMENT IA · POSTURE INSTITUTIONNELLE Posture du NRC sur l'intégration de l'intelligence artificielle Une vision unique articulée à deux objectifs strictement distincts. VISION · NRC AI « Enable responsible AI integration in regulated activities, fostering innovation while ensuring safety and security. Leverage AI insights to enhance regulation, streamline operations, and elevate decision-making. » OBJECTIF INTERNE Productivité et efficacité des équipes NRC « Use AI to support the agency's mission by focusing on increased productivity and greater efficiency. » MOYEN SimplifAI — IA générative interne OBJECTIF EXTERNE Cadre réglementaire apte à accueillir l'IA « Ensure NRC's regulatory framework effectively enables the safe and secure use of AI in regulated activities. » LEVIERS 10 CFR 50/52/53 NUREG-0800 · Regulatory Guides 2023 Stratégie IA externe NUREG-2261 · ML23132A305 2024 ADVANCE Act accélération du licensing SEPT 2025 Plan stratégique IA FY26 ML25269A196 · EO 14179 2026 Plan IA générative deux fronts simultanés
Vue d'ensemble de la posture NRC sur l'IA. Une vision unique — l'intégration responsable de l'IA dans les activités régulées en garantissant sûreté et sécurité — articulée à deux objectifs strictement distincts : interne (productivité et efficacité des équipes via SimplifAI) et externe (adaptation du cadre réglementaire pour accueillir les usages industriels). Le calendrier est marqué par quatre jalons : stratégie IA externe 2023 (NUREG-2261), ADVANCE Act 2024, plan stratégique FY26 publié en septembre 2025 (ML25269A196), et bascule en 2026 vers le déploiement opérationnel sur les deux fronts simultanément.

Focus areas — situer les priorités IA dans le cycle de licensing fédéral

Dennis présente une carte des focus areas qui place les priorités IA du NRC dans le cycle de licensing fédéral, structuré par les codes 10 CFR 50, 52 et 53 (Part 53 = cadre risk-informed, technology-inclusive finalisé le 25 mars 2026 pour les réacteurs avancés). Au centre de la carte : la réglementation codifiée. Autour gravitent les étapes du cycle : Pre-Application Interactions, Conceptual Design, Final Safety Analysis Report, Design Certification, Operating / Combined License, Regulatory Review / Inspections / Tests, et les Inspections, Tests, Analyses, and Acceptance Criteria (ITAAC). Les priorités IA réglementaires identifiées par le NRC sont marquées explicitement comme telles : les Topical Reports, les Regulatory Guides de l'Office of Nuclear Regulatory Research, les standards externes, et le NRC Standard Review Plan (NUREG-0800), notamment la section 14.3.5 sur Instrumentation et Contrôles. La feuille de route opérationnelle est consignée dans l'AI Project Plan FY 2023-2027 (Rev. 1, ML24194A116). Les exemples cibles : opération autonome, monitoring en ligne, méthodes computationnelles alternatives.

FOCUS AREAS · CYCLE DE LICENSING FÉDÉRAL ET PRIORITÉS IA NRC Cycle de licensing fédéral nucléaire et zones où l'IA pose des questions réglementaires. Exemples cibles cités par Dennis : opération autonome, monitoring en ligne, méthodes computationnelles alternatives. Tests & Regulatory Engagement Licensing Process Steps NRC AI Regulatory Priorities ⊙ AMONT · ENGAGEMENT 01 Pre-Application Interactions 02 Conceptual Design 03 Preliminary Safety Evaluation Report ⊙ CENTRE · RÉGLEMENTATION CODIFIÉE 10 CFR 50 · 10 CFR 52 · 10 CFR 53 ⊙ PRIORITÉS IA RÉGLEMENTAIRES NRC P1 Topical Reports single review · multiple plants P2 Regulatory Guides (RG) 10 divisions · ed. RES NRC P3 Standards externes sociétés professionnelles P4 NUREG-0800 Standard Review Plan section 14.3.5 · I&C ⊙ AVAL · LICENSING ET OPÉRATIONS 04 Final Safety Analysis Report 05 Design Certification 06 Operating / Combined License 07 ITAAC tests & analyses 08 Operations & Oversight Les quatre cartes en violet matérialisent les priorités IA réglementaires : c'est par ces canaux que le NRC traduira les enjeux IA en guidance opérationnelle.
Carte synoptique des focus areas IA présentée par Dennis. Trois registres distincts encadrent le cycle de licensing fédéral : (i) les amont et aval du cycle (colorés selon le type d'étape — engagement réglementaire ou processus de licensing), (ii) la réglementation codifiée centrale (10 CFR Parts 50, 52, 53) qui sert d'ancrage à toutes les étapes, et (iii) les quatre priorités IA réglementaires identifiées par le NRC (Topical Reports, Regulatory Guides, standards externes des sociétés professionnelles, et NUREG-0800 — notamment sa section 14.3.5 sur Instrumentation et Contrôles). Ces quatre canaux constitueront les véhicules par lesquels le NRC traduira progressivement les questions IA en guidance opérationnelle pour les exploitants et fournisseurs de réacteurs avancés.

SimplifAI — l'outil interne d'IA générative pour les équipes NRC

L'outil interne s'appelle SimplifAI. C'est un outil d'IA générative spécifiquement développé par et pour les équipes NRC (déployé par TekSynap sur la base de la plateforme MegaTRON, brique conversationnelle adossée à Azure Cognitive Search). Sa caractéristique principale est l'existence de SimplifAI Companions — des configurations dédiées par fonction métier : project managers, technical reviewers, ainsi que des compagnons spécialisés en Licensing, Inspections, Legal, Research, Governance, Administrative et Code Development. L'architecture combine documents soigneusement sélectionnés et prompts prédéfinis pour assurer des sorties traçables et reproductibles. Le déploiement s'appuie sur Azure OpenAI, adapté au contexte réglementaire. Le cas d'usage de référence présenté est l'AI for Power Uprate Reviews (ML25273A289, en lien avec la procédure des power uprates NRC) : l'outil pilote le processus de revue, génère des évaluations de sûreté, et toutes les sorties sont vérifiées par revue humaine après-coup pour s'assurer du respect des métriques NRC. Le principe est résumé par Dennis comme « supporting, not replacing, professional judgment ».

Encart technique

SimplifAI — anatomie d'un outil d'IA générative interne adapté à un environnement réglementaire

SimplifAI est l'outil d'IA générative déployé à l'échelle de l'agence pour les équipes NRC depuis le plan stratégique IA FY26. Sa caractéristique distinctive ne réside pas dans un modèle propriétaire — l'agence n'en développe pas — mais dans une architecture d'encadrement qui adapte un service générique (Azure OpenAI) aux contraintes d'un environnement régulateur fédéral : traçabilité, segmentation par fonction métier, cohérence terminologique, validation humaine systématique.

Architecture sous-jacente. SimplifAI est construit sur la plateforme MegaTRON de TekSynap — l'évolution de leur produit TRON® (recherche AI sur grands ensembles documentaires, à l'origine du moteur de recherche public ADAMS du NRC). MegaTRON ajoute une couche conversationnelle : les utilisateurs interrogent en langage naturel des corpus documentaires segmentés, et reçoivent des réponses concises et citées. La couche modèle s'appuie sur Azure OpenAI (autorisé en environnement gouvernemental US, FedRAMP High depuis août 2024) ; la recherche de contexte est assurée par Azure Cognitive Search ; les contrôles d'accès sont fondés sur les rôles (RBAC) et le partitionnement documents/utilisateurs.

SimplifAI Companions — segmentation par fonction métier. Plutôt qu'un assistant unique généraliste, SimplifAI propose un catalogue de Companions — chacun configuré avec son corpus de documents soigneusement sélectionnés et son ensemble de prompts prédéfinis. Sept fonctions métier sont actuellement instrumentées : Licensing, Inspections, Legal, Research, Governance, Administrative, Code Development, plus deux profils transverses (project managers, technical reviewers). Chaque Companion contraint l'agent à des sources reconnues : les sorties sont citées avec références aux documents sources, et la cohérence terminologique est imposée par les prompts. L'effet recherché : éliminer les hallucinations de premier ordre tout en gardant l'agilité du langage naturel.

Cas d'usage de référence — AI for Power Uprate Reviews. Le pilote présenté par Dennis est l'application au processus de revue des power uprates (ML25273A289). Le contexte : les power uprates — augmentations du niveau maximal de puissance autorisé pour une centrale en exploitation — supposent une revue de sûreté détaillée par les équipes NRC, encadrée par des cibles de durée fixées par l'agence (12 mois pour un extended power uprate, 9 mois pour un stretch, 6 mois pour un measurement uncertainty recapture). SimplifAI aide à structurer le processus, génère des évaluations de sûreté préliminaires, et toutes les sorties sont vérifiées par revue humaine après-coup pour s'assurer du respect des métriques NRC. Le principe formulé par Dennis : « supporting, not replacing, professional judgment ».

Pourquoi cette architecture compte. SimplifAI n'est pas un démonstrateur : c'est un outil de production en environnement régulateur. Le choix d'un fournisseur souverain américain (TekSynap) et d'une infrastructure cloud certifiée gouvernement (Azure Government, FedRAMP High, IL5) est cohérent avec les exigences de souveraineté informationnelle du NRC. La segmentation par Companions relève d'une logique de gouvernance : en confinant chaque agent à un domaine métier identifié, l'agence rend traçable l'ensemble du parcours qui mène d'une requête utilisateur à la réponse produite, en passant par le contexte documentaire mobilisé. L'architecture qui en résulte — un modèle générique encadré par une couche métier et soumis à validation humaine systématique — est structurellement transposable à d'autres autorités de sûreté, à d'autres juridictions, à d'autres domaines régulés.

Analyse des biais — recognition que la réglementation NRC est human-centric

Une activité d'inauguration du plan stratégique 2023 a porté sur l'analyse des biais du cadre réglementaire face à l'IA. Le constat partagé par les équipes : la réglementation NRC est très human-centric. « Nous licencions des opérateurs humains. Nous avons des humains qui vérifient les choses. » La réglementation est limitée à une éthique humaine — ce qui peut être une force ou une fragilité selon le degré d'autonomie ciblé. L'identification du biais oriente directement les zones où une guidance réglementaire spécifique à l'IA sera nécessaire à terme — au premier rang : les special computations et les applications informatiques critiques.

Analyse de huit lacunes — le rapport SwRI commandé par l'Office of Nuclear Regulatory Research

Le NRC a commandé une analyse externe de son cadre réglementaire à Southwest Research Institute (SwRI). Le rapport « Regulatory Framework Gap Assessment for the Use of Artificial Intelligence in Nuclear Applications » (ML24290A059, octobre 2024) est rédigé par O. Pensado, P. LaPlante, M. Hartnett et K. Holladay (SwRI San Antonio, Texas). Les Project Managers NRC sont M. Dennis et S. Haq (Office of Nuclear Regulatory Research). Le rapport — qui a examiné les régulations NRC et plus de 500 Regulatory Guides à travers tous les domaines de programme — identifie huit catégories de lacunes potentielles dans le cadre actuel, recommande de développer des guides généraux adressant les enjeux transverses associés, et constate explicitement que les standards IA des sociétés professionnelles existantes ne couvrent pas les lacunes identifiées (analyse vulgarisée également par Nuclear Engineering International — « Mind the AI gaps »).

RAPPORT SwRI · COMMANDE NRC · OCTOBRE 2024 · RÉFÉRENCE ML24290A059 Document fondateur de la stratégie NRC sur les lacunes réglementaires IA. Étude externe commandée par l'Office of Nuclear Regulatory Research, examinant 500+ Regulatory Guides à travers tous les domaines de programme NRC. FICHE D'IDENTITÉ DU RAPPORT RÉFÉRENCE NRC ADAMS ML24290A059 PÉRIMÈTRE DE L'ANALYSE • Régulations 10 CFR (Title 10 Code of Federal Regulations) • 500+ Regulatory Guides examinés (toutes divisions) • Tous domaines de programme NRC couverts QUESTION STRUCTURANTE Le cadre actuel est-il flexible et adéquat pour accueillir les usages de l'IA dans les activités régulées par le NRC ? CONCLUSION GLOBALE « The current framework is generally sufficient to accommodate AI, with targeted areas where additional clarification or guidance may be beneficial. »
Représentation de la couverture du rapport Regulatory Framework Gap Assessment for the Use of Artificial Intelligence in Nuclear Applications, finalisé en octobre 2024 par Southwest Research Institute (SwRI, San Antonio, Texas) sur commande de l'Office of Nuclear Regulatory Research du NRC. Le rapport — accessible en intégralité sous la référence ML24290A059 sur le système ADAMS — examine si les régulations 10 CFR et plus de 500 Regulatory Guides du NRC sont flexibles et adéquats pour l'utilisation de l'IA dans les activités régulées. Sa conclusion globale est que le cadre actuel est généralement suffisant, avec des zones ciblées où une clarification ou guidance additionnelle peut être bénéfique. Ces zones sont les huit lacunes potentielles détaillées sur la cartographie suivante.
HUIT LACUNES POTENTIELLES DU CADRE NRC POUR L'IA · ANALYSE SwRI · OCTOBRE 2024 Identifiées dans le rapport « Regulatory Framework Gap Assessment for the Use of AI in Nuclear Applications » Project Managers NRC : M. Dennis & S. Haq · Auteurs SwRI : O. Pensado, P. LaPlante, M. Hartnett, K. Holladay 01 Implied manual actions Actions manuelles présumées par les procédures — ne tiennent plus si une IA opère ces actions 02 Special computations Méthodes computationnelles alternatives — ★ PREMIÈRE LACUNE À INSTRUIRE · DENNIS 03 Preoperational & initial testing Programmes de tests préopérationnels et initiaux qui pourraient omettre l'IA 04 Habitability conditions Conditions d'habitabilité (salle de commande, locaux) sous opérations autonomes 05 Periodic testing & surveillance Tests périodiques, monitoring, surveillance et reporting réglementaire 06 Software for critical applications Logiciels pour applications critiques — guidance proche selon Dennis 07 Radiation safety support Soutien à la sûreté radiologique — protection des travailleurs et du public 08 Miscellaneous Formation et facteurs humains (human factors engineering)
Cartographie des huit lacunes potentielles du cadre réglementaire NRC pour l'utilisation de l'intelligence artificielle dans les applications nucléaires, telles qu'identifiées dans le rapport Regulatory Framework Gap Assessment commandé à SwRI par le NRC. La lacune n°2 (Special Computations) est désignée par Dennis comme la première à instruire — deux topical reports sont en préparation (méthodologies alternatives, monitoring en ligne nécessitant amendement de licence) et leur instruction est attendue d'ici fin d'année. Le rapport recommande des guides généraux adressant les enjeux transverses, et constate que les standards IA des sociétés professionnelles existantes ne couvrent pas ces lacunes.

Mock AI Tabletop Exercise — apprendre par la simulation conjointe Argonne–Sandia

Un projet structurant complète l'analyse de lacunes : un exercice de table-top conjoint avec deux laboratoires nationaux. Argonne National Laboratory joue le rôle d'applicant et apporte son outil IA — PRO-AID (Parameter-Free Reasoning Operator for Automated Identification and Diagnosis), framework de diagnostic physics-informed couplé à un jumeau numérique et un large language model — appliqué à la boucle de test METL (Mechanisms Engineering Test Loop, installation Argonne située à Lemont, Illinois). Sandia National Laboratories joue le rôle de regulator et conduit une évaluation de sûreté indépendante via le framework AI T&E (Test & Evaluation). L'objectif global est la recherche et le développement d'un cadre exhaustif d'évaluation sûreté/sécurité pour l'utilisation de l'IA dans les activités régulées par le NRC (cf. l'annonce Argonne de février 2026 sur la trajectoire IA appliquée au licensing). Achèvement anticipé : printemps 2026 — Dennis annonce qu'il a révisé le rapport final dans l'avion qui l'a amené à Jeju, et que la publication est attendue pour l'hiver dans la lettre de recherche du NRC. La méthodologie n'est pas radicalement nouvelle par rapport à la littérature existante, mais l'angle régulatoire et la définition des conditions de fonctionnement satisfaisant sont distinctifs. Le framework produit sera distribué aux bureaux de programme et reviewers techniques NRC.

Note de lecture

Mock AI Tabletop Exercise — qu'est-ce que c'est exactement ?

Un tabletop exercise dans le sens de la sécurité industrielle ou de la cybersécurité est une simulation discutée, sans manipulation réelle d'installation, où des équipes jouent en parallèle des rôles distincts pour examiner ensemble un scénario donné, identifier les questions qui se posent, et mettre à l'épreuve les processus en place. Le mot tabletop vient du fait que l'exercice se conduit autour d'une table — par opposition à un exercice full-scale qui mobiliserait des moyens d'intervention sur le terrain.

Dans le cas du Mock AI Tabletop Exercise du NRC, le caractère « mock » (factice) signifie qu'il n'y a pas de candidature réglementaire réelle : les rôles d'applicant et de regulator sont incarnés par des laboratoires nationaux qui jouent ces parts pour produire un cadre méthodologique réutilisable. Argonne National Laboratory tient le rôle d'applicant — un industriel ou exploitant fictif qui présenterait un système IA en demande de qualification — et apporte une instrumentation IA réelle (PRO-AID) appliquée à un dispositif expérimental réel (METL). Sandia National Laboratories tient le rôle de regulator — l'évaluateur indépendant qui examinerait la candidature — et applique un framework méthodologique d'évaluation IA (AI T&E). L'objectif n'est pas de prendre une décision sur PRO-AID ou METL, mais de produire un cadre exhaustif d'évaluation sûreté/sécurité réutilisable pour toute future candidature IA dans le secteur régulé NRC. Le framework sortant sera distribué aux bureaux de programme et reviewers techniques de l'agence.

DISPOSITIF MOCK AI TABLETOP · ARGONNE ↔ SANDIA · ACHÈVEMENT PRINTEMPS 2026 Deux laboratoires nationaux jouent des rôles distincts pour produire un cadre d'évaluation IA réutilisable. Coordination NRC · Office of Nuclear Regulatory Research · publication attendue dans la lettre de recherche NRC en 2026. RÔLE · APPLICANT Argonne National Laboratory U.S. Department of Energy · Lemont, Illinois OUTIL IA APPORTÉ PRO-AID Parameter-Free Reasoning Operator for Automated Identification and Diagnosis Diagnostic physics-informed couplé à un jumeau numérique et un large language model. CIBLE EXPÉRIMENTALE METL Mechanisms Engineering Test Loop Boucle expérimentale Argonne (Lemont, IL) — installation de test pour les composants de réacteurs avancés à caloporteur sodium. SOUMET LE DOSSIER À RÔLE · REGULATOR (INDÉPENDANT) Sandia National Laboratories U.S. Department of Energy · Albuquerque, NM FRAMEWORK D'ÉVALUATION AI T&E Artificial Intelligence Test & Evaluation Méthodologie d'assessment indépendant d'un système IA — héritière des cadres cyber et test & evaluation traditionnels. TRIPLE ASSESSMENT CAML assessment vulnérabilités du modèle Cyber assessment surface d'attaque, intégrité, supply chain ML performance assessment CYCLE D'ÉVALUATION CONJOINT (5 ÉTAPES) 1. Define Goal & Scope objectifs de l'évaluation 2. Information Gathering données, doc, reconnaissance 3. Discovery & Scanning vulnérabilités potentielles 4. Triple Assessment CAML · Cyber · ML perf. 5. Final Analysis rapport & recommandations
Dispositif du Mock AI Tabletop Exercise. La colonne gauche représente le rôle d'applicant : Argonne National Laboratory soumet à l'évaluation un système IA réel (PRO-AID, diagnostic physics-informed) appliqué à un dispositif expérimental réel (METL, boucle Argonne pour réacteurs à sodium). La colonne droite représente le rôle de regulator : Sandia National Laboratories applique le framework AI T&E (Artificial Intelligence Test & Evaluation) qui structure une évaluation indépendante autour d'une triple analyse (vulnérabilités du modèle, sécurité cyber, performance ML). Le bandeau du bas représente le cycle conjoint d'évaluation en cinq étapes : définition du périmètre, collecte d'information, scanning des vulnérabilités, triple assessment, analyse finale. La sortie attendue n'est pas un verdict sur PRO-AID — c'est un cadre méthodologique d'évaluation de sûreté/sécurité IA réutilisable, distribué aux bureaux de programme NRC.

Trilatéral Phase 2 — révision du quadrant CNSC–ONR–NRC

Dennis confirme que ONR (UK), USNRC et CNSC travaillent sur la phase 2 du rapport trilatéral (phase 1, ML24241A252, septembre 2024 — Dennis figure parmi les co-auteurs du rapport). La révision portera sur le diagramme multicolore du quadrant 2×2 — emphase sur les lignes qui subdivisent chacune des quatre cellules, et tentative de déterminer ce qui empêcherait de glisser d'un quadrant à un autre. Cet effort entre en résonance directe avec la classification proposée par Chung en début de panel : les deux régulateurs convergent sur la nécessité de mieux caractériser la frontière du cadre actuel.

Engagement partenaires — workshops NRC-AI depuis 2021

Le NRC organise depuis 2021 une série régulière de workshops et symposiums NRC-AI. « Si vous googlez NRC-AI ou NRC-AI workshop, vous trouverez le workshop et le symposium », indique Dennis. Le plus récent symposium a notamment présenté la méthodologie d'analyse britannique pour l'assurance des systèmes IA — un bon exemple selon Dennis du genre de framework qui peut garantir la sûreté des systèmes IA dans le secteur nucléaire (cf. ONR — Pro-innovation approach to AI regulation, qui consolide la doctrine ONR articulant Safety Assessment Principles (SAPs), Technical Assessment Guides et sandbox réglementaire IA — premier sandbox au monde appliqué à la régulation nucléaire, conduit avec l'Environment Agency).

Conclusion — safety as the fourth star

Dennis clôt en citant le commissaire Wright du NRC : la sûreté reste la « quatrième étoile » — point fixe institutionnel. La concentration sur la sûreté est maintenue, même dans un environnement où le régulateur cherche activement les voies pour permettre l'innovation. Dennis observe un changement de posture profond dans son institution. Trois ans plus tôt, à la question « peut-on utiliser de l'IA dans une centrale nucléaire ? », presque toute l'équipe technique NRC aurait répondu non. Aujourd'hui, à travers les bureaux des matériaux, des réacteurs, de la sûreté radiologique, l'opinion a glissé. Le NRC reste prudent — c'est sa nature de régulateur — mais grâce à l'engagement avec l'IA, l'agence est désormais « plus considérée et plus accueillante envers la technologie ».

Discussion croisée Trois questions de modération & deux questions publiques exposent les voies de démonstration et les enjeux résiduels
Synthèse de panel

Question 1 — quelles démonstrations sont suffisantes pour les catégories 1, 2 et 3 ?

Lim adresse la première question à Chung. La réponse précise les modalités de démonstration de la distance par rapport à la catégorie 4. Sur l'axe X (autorité), le critère entre Advisor (à titre d'éclairage) et Executor (à titre contributif) dépend de l'intention de conception de l'IA — mais le designer ne suffit pas. Si l'utilisateur accepte simplement l'output de l'IA et procède sans vérification, une IA conçue à titre d'éclairage devient de facto à titre contributif. La démonstration doit donc confirmer que la conception est maintenue dans l'usage réel : que l'utilisateur dispose des capacités, des compétences, du temps et des procédures pour vérifier la sortie de l'IA. Sur l'axe Y (signification), même un Executor peut être utilisé sous le cadre fail-safe si la fonction n'est pas safety-related. La démonstration porte alors sur l'absence d'impact adverse de la défaillance IA sur la fonctionnalité sûreté.

Question 2 — quelle lacune sera la première à être adressée ?

Question à Dennis. La réponse est nette : Special Computations sera la première. Le NRC sait que deux topical reports sont en préparation — l'un sur les méthodologies alternatives, l'autre sur le monitoring en ligne nécessitant un amendement de licence — et leur instruction est attendue d'ici fin d'année. Les méthodes alternatives entrent dans un cadre où l'on peut écrire un mémoire et demander au régulateur d'approuver la méthode (ou non) — exercice réglementaire sur lequel le NRC se sent solide. Dennis exprime cependant une inquiétude résiduelle sur la considération des opérations autonomes : le cadre réglementaire actuel — humano-centré, licence des opérateurs humains, vérifications humaines — n'est pas bien positionné pour ces conditions futures. La quatrième zone (autonomie supérieure) reste celle vers laquelle on regarde.

Question 3 — quels enjeux transverses sont prioritaires ?

Question aux deux panélistes sur les priorités entre cybersécurité, intégrité des données, gestion du cycle de vie des modèles et supervision humaine. Chung : la cybersécurité est déjà cadrée par le référentiel actuel, mais la technologie IA récente — notamment les agents IA — crée de nouveaux ordres de problème. Chung évoque une question ouverte : l'agent IA attaquant comme nouveau vecteur cybersécurité, capable de déclencher la défaillance d'autres IA. La discussion sur la frontière reste à mener. Dennis : la priorité change avec le temps. Une semaine plus tôt, il aurait dit que les données étaient le sujet principal — la majorité des cas d'usage de modèles est liée aux données, et l'on est encore largement dans le territoire du machine learning classique. Mais la cybersécurité revient au premier plan depuis une semaine, avec la sortie d'outils IA permettant des actions opérationnelles automatisées (Dennis évoque Claude). Les facteurs humains restent un enjeu central — comme évoqué la veille au panel précédent : les humains sont disposés à cliquer « oui » et accepter un résultat sans vérification suffisante.

Question publique — SMR & nombre réduit d'opérateurs

Une question de la salle porte sur la réduction du nombre d'opérateurs requis par les SMR par rapport aux réacteurs conventionnels. Dennis : le nouveau framework 10 CFR 53 ouvre une voie pour cette réduction — NuScale est cité comme bon exemple, applicable aux sites multi-unités. Plus intéressant encore selon Dennis : le déplacement de la figure de l'opérateur vers une figure d'operator-builder pour les micro-réacteurs (notamment scénarios d'opération offshore via centre de diagnostic distant et envoi de réacteurs prêts à connecter). Le NRC a des projets de recherche en cours sur l'opération autonome à l'intermédiaire — préparation indispensable.

Question publique — V&V de l'IA, quelle voie ?

Une question de la salle porte sur l'enjeu central de la V&V des outils IA. Chung : la technologie IA actuelle, en particulier les modèles de langage, ne se prête pas à la V&V conventionnelle ; le caractère black-box est inhérent et empêche la vérification de fiabilité par les méthodes existantes. Il faut développer de nouvelles méthodes : l'explicabilité de l'IA est une voie ; une approche basée sur la performance — dont Chung observe qu'elle se discute déjà dans d'autres domaines de sûreté critique comme l'autonomie automobile — pourrait constituer une autre voie, mais l'estimation reste un défi. Dennis propose une expérience de pensée. Un de ses collègues NRC, co-auteur d'un livre récent, défend la position que « l'IA est un modèle non-validable » — qu'on ne peut pas la valider. Si l'on prend cette position pour acquise et qu'on la pousse : peut-on développer des métriques de performance, ou de risque, ou de forme et de risque, qui permettraient l'utilisation dans des applications de sûreté même sans validation au sens classique ? L'industrie de défense américaine investit lourdement sur cette question — et le NRC observe attentivement leur approche en évaluation, vérification et validation.

Clôture — phase 2 du rapport trilatéral en cours

La session se clôt sur le rappel par Dennis que la phase 2 du rapport trilatéral CNSC–ONR–NRC est en cours d'élaboration, et qu'elle portera sur la révision du diagramme 2×2 servant de point d'appui à la proposition KINS — avec emphase sur les lignes qui subdivisent chacune des quatre cellules et la caractérisation de ce qui empêche le passage d'une cellule à une autre. Lim remercie les panélistes.

Chapitre 12 · Panel 06 — Day 02

L'IA dans la construction nucléaire — risque planning, assurance qualité et confiance du capital

Trois angles d'attaque sur les retards chroniques de la construction nucléaire : modélisation des risques par exploitation massive de données historiques (nPlan, environ 750 000 projets), contrôle qualité automatisé en fabrication (Doosan Enerbility), et maintenance conditionnelle côté exploitant (Evergy). La modération est assurée par la NEA, qui place le panel sous l'enjeu structurant : dérisquer le capital pour atteindre la trajectoire de triplement de la capacité nucléaire d'ici 2050.

Cadrage de modération Diane Cameron · OCDE-NEA — Division Nuclear Technology Development and Economics

Cameron rappelle d'emblée que c'est la confiance — du public d'abord, des investisseurs ensuite — qui constitue le moteur le plus significatif du coût du capital. Les coûts du capital représentent jusqu'à 80 % des coûts d'un projet nucléaire dans les pays de l'OCDE ; les dérisquer est essentiel pour livrer les projets en délais courts et débloquer le financement nécessaire à l'ambition de triplement de la capacité nucléaire d'ici 2050. Le récent rapport NEA Outlook on Nuclear Energy montre une sensibilité élevée des projections OCDE au risque de construction. Plus les délais sont longs et incertains, plus il faut conduire de projets en parallèle pour atteindre l'objectif de triplement — d'où la pression sur la main-d'œuvre et la chaîne d'approvisionnement entendue dans toutes les sessions antérieures. La question structurante du panel est posée : quel rôle pour l'IA dans la mitigation des risques de construction, en particulier dans les pays de l'OCDE ?

CADRAGE NEA · CONSTRUCTION ET CONFIANCE DU CAPITAL · CHAÎNE DE CAUSALITÉ Pourquoi l'IA pour la construction nucléaire est devenue un sujet OCDE central Une chaîne de causalité qui relie la confiance publique à la trajectoire de triplement. MAILLON 1 Confiance publique & investisseur MAILLON 2 Coût du capital jusqu'à 80 % du coût projet MAILLON 3 · CRITIQUE Risque construction délais & coûts incertains OBJECTIF 2050 Triplement capacité nucléaire CONSÉQUENCE OPÉRATIONNELLE Délais longs et incertains → plus de projets simultanés requis pour atteindre l'objectif → pression intensifiée sur la main-d'œuvre et la chaîne d'approvisionnement (entendu dans tout le workshop) LEVIER MOBILISABLE · OBJET DU PANEL L'IA peut-elle dérisquer la construction et restaurer la confiance du capital ? Trois angles testés sur le panel : prédiction des plannings, qualité fabrication, maintenance côté exploitant.
Lecture du cadrage : la chaîne de causalité posée par la NEA articule la confiance publique aux investisseurs, le coût du capital aux délais, et les délais à la trajectoire de triplement de capacité 2050. Le maillon le plus sensible — souligné en rouge — est le risque de construction lui-même : c'est sur ce maillon que les leviers IA sont mobilisables, et c'est l'objet propre du panel.

Le diagnostic — un retard endémique aux projets d'infrastructure

Amratia (nPlan) ouvre par le constat statistique qu'autorise son corpus de 750 000 projets historiques (≈ 2,5 trillions $ de dépenses cumulées) : six projets de construction sur sept sont livrés en retard, avec en moyenne 43 % de dépassement. Le nucléaire n'est ni meilleur ni pire — c'est la magnitude des conséquences qui s'amplifie avec les exigences de sûreté. La planification reste universellement assise sur le diagramme de Gantt et donc sur une devinette éclairée, fragilisée par trois biais cognitifs convergents : la naïveté (« on ne sait que ce qu'on sait »), l'optimisme (95 % des humains s'estiment à l'abri du biais d'optimisme — preuve que presque tous en sont porteurs), et la saillance qui détourne l'attention des éléments structurants au profit des éléments spectaculaires.

La réponse nPlan — held-out testing et humilité algorithmique

Le système nPlan apprend en comparant ce qui était planifié à ce qui s'est effectivement passé sur l'ensemble du corpus. Validé par held-out testing — entraînement sur 600 000 projets, test en aveugle sur 150 000 —, il produit non seulement une durée prédite mais une mesure chiffrée de l'incertitude qui l'entoure. Amratia désigne cette posture d'humilité algorithmique : un système qui sait dire « je ne sais pas » et qui le quantifie devient paradoxalement le principal vecteur de confiance pour les financiers et les autorités. Le déploiement le plus avancé est le financement de Sizewell C, où nPlan a joué le rôle de tiers neutre entre EDF et les financiers privés — leur permettant d'entrer dans le projet en sachant précisément ce qui restait incertain.

Trois zones de gain et la doctrine d'usage de l'exploitant

Pour Amratia, l'IA produit aujourd'hui des gains mesurables sur deux des trois grandes phases du processus de construction : ingénierie (≈ −30 % sur la durée concept → premier isométrique, tirée par Bechtel, Fluor et Worley), fabrication (qualité accrue par inspection automatisée, dont Doosan Enerbility est un acteur de référence), et chantier (≈ 0 % de gain à ce jour — déplacer du béton reste contraint par la physique ; seule la robotique pourra ouvrir cette troisième zone). Hall (Evergy) apporte la règle d'usage de l'exploitant : dès qu'un risque projet peut se propager à l'opération des installations ou à la stratégie d'entreprise, il reste traité en mode advisory — l'IA conseille, l'humain décide. L'automatisation décisionnelle ne s'applique qu'aux risques projet sans propagation. Le déploiement opérationnel actuel — onze pompes et moteurs hors classement sûreté instrumentés sur un site secondaire — confirme cette approche graduée par classe de risque.

Le vrai goulot — culture, leadership et mutualisation des données

Amratia prend le contrepied du diagnostic habituel : « ce n'est pas un problème d'information, c'est un problème de culture ». Capturer les données suffit, peu importe le format ou la nomenclature ; le risque réel est de ne pas capturer du tout. Hall reformule en désignant le déficit central : « ce n'est pas un problème de personnes — c'est un problème de leadership ». Les dirigeants de centrales ne sont pas formés aux cycles technologiques et doivent arbitrer simultanément sûreté publique, cybersécurité, conduite du changement et options de déploiement ; rendre la technologie compréhensible au sommet est la meilleure contribution à sa diffusion. Sur la mutualisation, Cameron pose la question d'un référentiel commun de la construction nucléaire : Hall pousse pour l'INPO, qui dispose déjà des accords de confidentialité avec les exploitants américains ; Amratia élargit aux fédérations à l'échelle de la filière — INPO, WANO, NEA —, seules à pouvoir ouvrir les milliers de portes qu'aucun éditeur ne peut affronter individuellement. Le panel se clôt sur un mot d'ordre commun : Jang et Hall convergent sur « aidez vos dirigeants » ; Amratia ajoute « soyez curieux et soyez humbles ».

Chapitre 13 · Spotlight · Day 02

Trois initiatives NEA autour de l'IA — RegLab, AIxpertise, IA pour l'aval du cycle nucléaire

Session courte avant la pause déjeuner du Day 02, consacrée à l'approfondissement des trois initiatives mentionnées par D. Cameron en ouverture du workshop : le RegLab international, l'AIxpertise Project, et le programme IA porté par la division déchets et décommissionnement de la NEA. Présentations par F. Sefta et D. Smeatham (RegLab), A. Mercier (aval du cycle), avec mention de l'AIxpertise (O. Buss, NEA, absent ce jour).

David Smeatham & Faiza Sefta Operating Agent du International RegLab Project · Ennuvo (ex-ONR, 24 ans de régulation) — co-présentation avec F. Sefta, NEA
RegLab international

F. Sefta ouvre par la mécanique du dispositif. Le RegLab est un format de tabletop exercise qui rassemble régulateurs, exploitants, fournisseurs de technologies et organismes de soutien technique autour d'un cas d'usage hypothétique d'une technologie disruptive. La cible n'est pas le défi technologique mais le défi non-technologique que pose toute innovation à fort enjeu : incertitude réglementaire qui décourage l'investissement industriel, difficulté pour les régulateurs d'anticiper la montée en compétence et le cadre normatif requis. Le format est régi par une règle d'engagement explicite : les idées circulent, les personnes et organisations qui les portent ne sont pas attribuables à l'extérieur de la salle.

L'initiative est née comme exercice national à l'ONR sous l'impulsion de D. Smeatham, puis internationalisée via un premier pilote conduit en 2024 sous la coopération de l'EPRI, de l'IAEA-ISOP et de la Canadian Nuclear Society. Elle est désormais hébergée par la NEA en coopération étroite avec IAEA-ISOP (groupe de travail de l'AIEA sur l'Innovation in Safety Oversight Practices) et l'EPRI. Sept pays composent le projet, principalement par leurs autorités de sûreté et organismes de soutien technique : Canada (CNSC, qui pilote), États-Unis (NRC), Corée (KAERI et KINS), Espagne (CSN), Japon (NRA et JAEA), France (ASNR), Royaume-Uni (ONR avec l'Environment Agency).

D. Smeatham énonce les valeurs attendues. Réduction de l'incertitude réglementaire d'abord — l'innovateur sait, à l'issue de l'exercice, ce qui pose problème et ce qui ne pose pas problème dans la lecture des régulateurs présents, dans un environnement où l'engagement n'est pas opposable. Harmonisation internationale précoce ensuite — Smeatham parle de « bake it in » : en travaillant ensemble dès l'innovation, plusieurs nations s'alignent en amont plutôt que de devoir réconcilier des cadres divergents au moment du déploiement. Identification des risques d'innovation et capacity-building complètent le quadruple objectif : la trentaine de participants ressort avec un capital de connaissances pratiques sur l'application d'une technologie nouvelle dans un environnement de sûreté.

Quatre cycles REGLAB sur l'IA — séquence en cours

Le pilote de novembre 2024, conduit lors de la Disruptive Innovative Engineering Technology (DIET) Conference au Canada, était sponsorisé par l'EPRI. Il portait sur les aspects de gouvernance et la place de l'humain dans la génération automatisée de safety cases par large language model. Smeatham insiste sur un point conceptuel : l'expression « human-in-the-loop », importée des autres industries, est inadaptée au nucléaire. Le secteur connaît finement les facteurs humains et le comportement opérateur en salle de commande ; l'expression simplifie à l'excès une matière déjà constituée. Le rapport du pilote est référencé EPRI 3002031833 — voir la fiche EPRI et la présentation Ennuvo.

Le REGLAB #1 sous égide NEA, conduit l'année passée, a porté sur l'usage de l'IA en monitoring temps réel des données d'exploitation pour identifier les écarts de comportement des systèmes. Trois questions structurantes ont été instruites : comment justifier l'usage de l'IA dans un cas particulier, comment l'expliquer, comment garantir la qualité des données d'entraînement (data assurance). Le rapport REGLAB #1 a été publié par la NEA en avril 2026.

Le REGLAB #2 s'ouvre en marge de ce workshop, à Jeju, du mercredi au vendredi, avec une partie des participants déjà présents pour le workshop. Le sujet officiel est « AI to assist nuclear facility processes and procedures — Use of AI Agents to support equipment reliability and maintenance planning ». Smeatham souligne la posture d'exercice : « tenter quelque chose de très difficile ; si on ne peut pas le faire, identifier ce qui rapproche du faisable ». Le REGLAB #3, prévu à l'automne 2026, sera virtuel — un format expérimental qui simulera l'opération à distance de fonctions nucléaires, type robotique en environnement intermédiaire. Le REGLAB #4 reste à thématiser. Smeatham conclut sur sept principes émergents qu'il qualifie d'applicables à l'innovation en général, l'IA n'étant qu'un cas particulier : la diversité du groupe, la qualité de l'espace sécurisé, et la pertinence systématique de l'expérience des participants en sont les ressorts les plus discriminants.

REGLAB PROCESS · CYCLE COMPLET DE 20 SEMAINES · SIX ÉTAPES Architecture standard d'un cycle REGLAB — du choix du sujet à la publication du rapport T0 T+4 SEM. T+10 SEM. T+15 SEM. T+20 SEM. Select Innovation Topic Agree Problem/ Opportunity Statement Agree Use Case(s) Conduct Sprint Deep Dive Approve Report Topic Selection Sélection à partir d'une liste, questionnaire préalable. P/OS Development Diffusion du P/OS, collecte des propositions de cas. Use Case Development Diffusion des cas proposés collecte d'avis stakeholders. Sprint Régulateurs, exploitants, technologues affinent le mock SSSE, identifient blockers et enablers du Deep Dive. Deep Dive Atelier in-person 2 jours, régulateurs / opérateurs / technologues — exploration collaborative et sécurisée. Report Approval Le rapport satisfait les critères qualité agréés et les besoins des stakeholders. P/OS Problem / Opportunity Statement  ·  SSSE Safety, Security, Safeguards, Environmental case Le Sprint et le Deep Dive concentrent l'effort technique du cycle ; les étapes 1–3 préparent l'alignement amont, l'étape 6 garantit la valeur publique du livrable. Les sept principes émergents s'appliquent à l'ensemble.
Architecture standardisée du cycle REGLAB telle qu'exposée par Smeatham. Vingt semaines d'horizon entre le choix du sujet (T0) et l'approbation du rapport (T+20). Les six étapes alternent travail à distance (P/OS, use case, sprint préparatoire) et atelier in-person (Deep Dive de deux jours). Le Sprint précède directement le Deep Dive et structure les blockers et enablers à explorer collectivement ; l'approbation du rapport conditionne la publication finale.
A. Mercier Project Director · Division Radioactive Waste Management and Decommissioning · NEA — secrétaire scientifique du groupe d'experts sur la robotique et les techniques émergentes pour l'aval du cycle nucléaire
IA pour l'aval du cycle

A. Mercier ouvre par les spécificités de l'aval du cycle nucléaire qui conditionnent l'usage de l'IA. La phase est la plus longue du cycle de vie énergétique — l'accumulation de données s'étire sur plusieurs générations, et chaque jeu de données doit rester actionnable pour des organisations futures qui n'auront pas connu sa production. La licence sociopolitique impose une explicabilité et une traçabilité strictes, et une tolérance zéro à l'hallucination. Les sites de décommissionnement ne sont pas standardisés — laboratoires de recherche, supports de réacteurs, containments, paquets de déchets aux compositions parfois incertaines —, les données sont fragmentaires et inconsistantes, et chaque décision engage des conséquences sur le long terme. L'argument économique pour l'innovation est tendu : les budgets sont contraints, et l'objectif des outils IA reste de réduire les coûts par la réduction du temps, l'amélioration de la caractérisation et la réduction des volumes manipulés.

Deux angles structurent la vision NEA. Le premier est l'accès à la connaissance par la synthèse automatisée — gestion des bases documentaires longues, support à la production des safety cases, et à terme la possibilité pour le public d'interroger un safety case en langage naturel. Le second est la robotique appliquée aux environnements hostiles : caractérisation, tri, décontamination, optimisation des liquides utilisés. Mercier cite deux déploiements emblématiques. En Belgique, un premier dispositif combine vision artificielle et apprentissage pour identifier des objets anormaux dans les colis de déchets et déterminer leurs compositions.

La division NEA porte plusieurs chantiers. Un groupe sur le knowledge management a clos une enquête internationale qui cartographie les usages IA, les sources de financement et les cas d'usage ; la publication est prévue d'ici fin d'année. Une formation conjointe avec l'Idaho National Laboratory et Microsoft est programmée en 2027 — dans le prolongement du partenariat INL-Microsoft sur l'IA appliquée au licensing nucléaire annoncé en juillet 2025. Un groupe d'experts travaille sur l'extraction automatisée de connaissances dans les safety cases et la construction d'ontologies par natural language processing. Sur la géostatistique, un groupe a comparé la performance de modèles type ChatGPT à celle des outils statistiques standards sur les données de surveillance environnementale — rapport en préparation. Le groupe robotique, qu'A. Mercier pilote, a tenu en 2024 un workshop d'innovation incluant une session IA, dans le prolongement du papier trilatéral entre autorités évoqué l'an passé.

L'annonce de clôture porte sur le prochain workshop : « Robotics for Extreme Environments », prévu en octobre 2027 à Fukushima en coopération avec le Fukushima College of Technology. Des visites du site F1 et du Naraha Technology Center sont prévues. L'objectif est d'élargir le partage de leçons aux industries voisines (gaz, espace, défense), et d'inviter les pays partenaires non-membres comme le Cambodge à s'agréger sur les pratiques. Les abstracts sont ouverts jusqu'à la fin du mois.

AIxpertise — mention Plateforme NEA · Présentation initialement portée par O. Buss (NEA), absent de la session
Initiative connexe

Le modérateur clôt la séquence par une mention rapide de l'AIxpertise Project dont la présentation prévue n'a pu se tenir. Il s'agit d'une plateforme NEA fédérant données, benchmarks, cas de validation, codes de référence et formations destinés aux États membres ; le déploiement opérationnel est annoncé dans les prochains mois. Avec le RegLab, AIxpertise constitue le second pilier opérationnel du programme de travail NEA évoqué par D. Cameron en ouverture du workshop, en complément du Focus Group on AI (FGAI) et du AI Playbook for Nuclear Energy à horizon 2027–2028.

Q&A — clôture

Extension du RegLab à l'académique et à la recherche ?

F. Sefta confirme que des laboratoires académiques et de recherche font déjà partie des cycles REGLAB. La règle de diversité des participants est explicitement orientée vers ce mélange ; la prochaine itération sur l'opération à distance est précisément l'occasion d'élargir aux profils non-régulateurs porteurs d'une expérience pertinente.

Chapitre 14 · Panel 07 — Day 02

De la maintenance préventive à la maintenance prédictive — pourquoi la technologie n'est pas le verrou

Quatre interventions sur le passage à l'échelle de la maintenance prédictive (predictive maintenance, PdM) dans le nucléaire. R. Plana (Assystem) : trois POC techniquement réussis, aucun n'est passé à l'échelle ; le seul déploiement complet vient d'une spin-off EDF — verrou organisationnel, pas technique. D. Kim (KHNP) apporte le contre-exemple opéré : déploiement à l'échelle de la flotte (26 unités), −30 % d'arrêts non planifiés, −25 % de coûts de maintenance, cas Boryeong à 21 jours d'anticipation et ~2,3 M$ évités. M. Hinman (EPRI) retourne le sujet : la majorité des défaillances industrielles sont aléatoires donc indifférentes au temps, et le grand lac de données est un mythe — règles physiques + connaissance des composants suffisent dans la majorité des cas. B.-H. You (KAERI) ouvre la voie sûreté : distillation symbolique qui produit une équation justifiable devant un régulateur, pas un modèle paramétrique opaque. Modération S. R. Koo (KAERI) sous l'angle structurant : données, organisation, confiance.

Cadrage de modération S. R. Koo · Korea Atomic Energy Research Institute (KAERI)

Koo pose la session sur le passage du mode réactif au mode proactif. Pendant des décennies, l'équipement nucléaire a été géré en réaction : quelque chose s'arrête, on répare. La maintenance prédictive change le contrat : anticiper la défaillance avant qu'elle survienne, par capteurs et analyse de données. La promesse opérationnelle est triple — moins d'arrêts non planifiés, moins de coûts d'opération, sûreté renforcée. Le panel met en regard quatre angles d'approche pour identifier ce qui transforme un POC en déploiement industriel — et ce qui empêche la transformation.

Robert Plana Chief Technology Officer · Assystem · ex-Chief Scientist Airbus, ex-CTO GE Digital
Société d'ingénierie

Plana ouvre par une formule qu'il a déjà posée la veille en plénière : « rien n'est automatique, rien n'est magique ». Le déploiement d'un système de maintenance prédictive suppose une séquence d'étapes ordonnées qu'il faut conduire dans l'ordre, sans en sauter aucune : (1) instrumentation par capteurs adaptés à l'équipement, (2) calibration des capteurs sur l'équipement réel, (3) phase d'exploration pour identifier les anomalies et leurs signatures (gabarits caractéristiques), (4) entraînement des modèles sur les signatures identifiées, (5) production des prédictions opérationnelles. Tant que les quatre premières étapes ne sont pas tenues, il n'y a pas de PdM : il y a des données.

Trois POC conduits chez Assystem illustrent les conditions de réussite et d'échec du passage à l'échelle. Le premier — déjà évoqué en panel précédent — exploite le NLP sur les rapports de maintenance des centrales pour identifier les actifs critiques (use case Assystem Critical Assets ID). Le second instrumente les cleaners d'écran de l'arrivée d'eau de refroidissement (équipement non classé sûreté mais sensible : un bourrage par organismes vivants force une réduction de puissance) avec accéléromètres et capteurs sans fil : la phase d'exploration a permis d'identifier les signatures de bourrage et d'anticiper la défaillance, suivant la chaîne Feature engineering → Fault model → Prognostics. Le troisième équipe une pompe d'un capteur de puissance non intrusif (Power Meter with AI on Edge) et analyse le spectre du courant : extrêmement sensible, il détecte les compensations de défauts internes avant l'apparition des signatures vibratoires classiques, et fournit en sortie un indice de dégradation et une durée de vie utile résiduelle (Remaining Useful Life). Les deux derniers POC ont scientifiquement réussi mais ne sont jamais passés à l'échelle. Le seul cas pleinement déployé : Metroscope, spin-off EDF qui surveille la fuite de la vanne d'urgence du réservoir de récupération de drainage (Drain Recovery Tank emergency valve leakage) — étanchéité critique pour le maintien de la pression et de la température du circuit. Bilan documenté : 30 GWh d'énergie évitée, 1,3 M€ de profit préservé, plus de 100 unités déployées, reconnaissance institutionnelle de l'IAEA et d'EPRI.

QUATRE CAS DE MAINTENANCE PRÉDICTIVE · LE VERROU EST ORGANISATIONNEL, PAS TECHNIQUE Lecture comparée des quatre cas présentés par Assystem (R. Plana) Trois preuves de concept arrêtées au stade pilote · un seul cas pleinement déployé en exploitation ÉQUIPEMENT BESOIN MÉTIER SOLUTION IA DEVENIR PREUVE DE CONCEPT Rapports d'exploitation 70 000 rapports · 8 centrales Identifier les zones d'équipement critiques noyées dans des milliers de comptes rendus texte. Lecture automatique du langage (NLP) qui extrait les motifs récurrents et hiérarchise les zones critiques. POC bloqué Sortie informationnelle sans contrat de maintenance qui en intègre les conclusions. PREUVE DE CONCEPT Filtres automatiques de prise d'eau non classés sûreté Anticiper le bouchage par organismes vivants : force la baisse de puissance de la centrale. Capteurs de vibration sans fil sur les filtres ; apprentissage des signatures de bouchage avant la perte de débit. POC bloqué Le budget annuel de maintenance n'absorbe pas l'infrastructure capteurs requise. PREUVE DE CONCEPT Pompe de procédé (équipement tournant) cible classique de la PdM Détecter usure interne et déséquilibres avant qu'un défaut visible n'apparaisse en vibration. Mesure non intrusive de la consommation électrique : la pompe « compense » en interne et laisse une trace lisible. POC bloqué Sensibilité avérée mais pas de mandat de déploiement à l'échelle de la flotte. DÉPLOIEMENT INDUSTRIEL Vanne d'urgence du réservoir de drainage Metroscope · spin-off EDF Préserver l'étanchéité : une fuite de la vanne d'urgence dégrade pression et température. Capteurs dédiés et algorithme de détection précoce de la fuite, avant perte de fonction du circuit. Pleinement déployé 30 GWh · 1,3 M€ > 100 unités déployées Reconnaissance IAEA & EPRI : passage démonstrateur → exploitation.
Quatre cas comparés selon quatre axes : équipement instrumenté, besoin métier qui justifie la mise en place de la PdM, solution IA retenue, et devenir du projet. Les trois premiers cas présentés par Plana ont scientifiquement démontré la détection précoce de défaillance — chacun dans une niche pertinente — mais aucun n'est passé à l'échelle. Le seul cas pleinement déployé est porté par Metroscope, spin-off EDF, qui a sécurisé un ROI tangible (30 GWh d'énergie évitée, 1,3 M€ préservés, plus de 100 unités déployées, reconnaissance IAEA et EPRI) et structuré le passage du démonstrateur à l'exploitation. Lecture transverse : ce qui distingue le déploiement réussi n'est pas la qualité technique du POC mais l'existence d'un porteur économique aligné sur la durée de l'industrialisation et habilité à prendre les décisions d'investissement requises.
QUATRE NIVEAUX D'ADOPTION DE L'IA EN MAINTENANCE · DE LA FONDATION MATURE À L'AUTONOMIE NON CIBLÉE Maturité actuelle : prête à conseiller, pas à décider de manière autonome « La couche mature, ce sont les données et la surveillance ; la couche IA est à son maximum comme conseil analytique. » 01 · MATURE Surveillance & historisation Données en ligne, instrumentation, flux de maintenance numérisés. Fondation mature de l'industrie. 02 · DÉPLOYABLE Détection IA d'anomalies Adéquation à court terme la plus forte pour les données temps réel. Premier déploiement en cours. 03 · SÉLECTIF Diagnostic & optimisation Mise à l'échelle sélective sur actifs délimités à historique de maintenance riche. Cas Metroscope : passage à l'échelle. 04 · NON CIBLÉ Décisions de maintenance autonomes Usage à conséquence élevée : jugement humain et défense en profondeur requis. Pas la cible. Pas maintenant. « L'IA doit être positionnée comme un assistant d'ingénierie de confiance avant d'être positionnée comme automatisation. » — R. Plana
Topologie de maturité présentée par R. Plana : les fondations surveillance et historisation sont matures dans l'industrie nucléaire ; la détection d'anomalies par IA est aujourd'hui le terrain de premier déploiement ; la couche diagnostic & optimisation appelle un passage à l'échelle sélectif sur les actifs disposant d'un historique de maintenance suffisant — c'est dans cette couche que se positionne Metroscope. La quatrième couche, décisions de maintenance autonomes, n'est pas la cible visée : les conséquences possibles imposent du jugement humain et une défense en profondeur. La position éditoriale d'Assystem est explicite : l'IA doit d'abord être positionnée comme assistant d'ingénierie de confiance avant d'être positionnée comme moteur d'automatisation.

Le diagnostic du verrou est clair. Ce n'est pas la technologie : c'est l'organisation. Les budgets de maintenance sont annuels et n'absorbent pas l'investissement initial en infrastructure de capteurs, même quand le ROI est promis sur deux ou trois ans. L'équipe de maintenance, saturée par son rôle traditionnel, n'a ni la bande passante ni le mandat pour accompagner la transition. Le passage à l'échelle suppose donc un changement de modèle économique et de répartition des responsabilités, pas un saut technologique. Plana énonce les quatre prérequis dans l'ordre : bien sélectionner l'équipement, disposer des données, conduire la calibration et la validation des signatures, et combiner IA symbolique (règles physiques d'expertise) et IA connexionniste (analytique de données) — la combinaison étant ce qui minimise les erreurs et permet de passer de la maintenance préventive à la maintenance véritablement prédictive.

FOCUS PÉDAGOGIQUE · TROIS PARADIGMES IA · POURQUOI L'HYBRIDATION EST CENTRALE EN NUCLÉAIRE Trois paradigmes d'IA — l'hybride n'est pas un compromis, c'est une architecture Symbolique : on raisonne avec des règles · Connexionniste : on apprend depuis des données · Hybride : les deux à la fois IA SYMBOLIQUE On raisonne avec des règles La connaissance est codée par des symboles, des relations explicites, des équations. MÉTHODES TYPIQUES · Systèmes experts · Logique formelle, ontologies · Arbres de décision · Régression symbolique · Modèles physiques FORCES Explicable, traçable, vérifiable. Justifiable devant un régulateur. LIMITES Coûteuse à étendre. Tolère mal les données bruitées. Ignore ce qui n'est pas codifié. IA CONNEXIONNISTE On apprend depuis des données La connaissance émerge de l'ajustement statistique d'un réseau sur des exemples. MÉTHODES TYPIQUES · Réseaux de neurones profonds · LSTM, Transformers (LLM) · Random Forest, XGBoost · CNN pour images / vidéos · Auto-encodeurs (anomalies) FORCES Performant sur grandes masses de données, capte la nouveauté. LIMITES Boîte noire, peu explicable. Exige beaucoup de données. Difficile à qualifier en sûreté. IA HYBRIDE · NEURO-SYMBOLIQUE Les deux à la fois L'apprentissage est contraint par les règles physiques ; les règles sont enrichies par les données. MÉTHODES TYPIQUES · Physics-Informed Neural Nets (PINN) · Distillation symbolique · Knowledge graphs + ML · RAG (LLM + base contrôlée) · ML sous contrainte de règles
Trois paradigmes d'IA distingués par la manière dont la connaissance est représentée. À gauche, l'IA symbolique code la connaissance par règles et symboles explicites : c'est l'IA des systèmes experts, des arbres de décision, et des modèles physiques classiques. À droite, l'IA connexionniste fait émerger la connaissance par ajustement statistique d'un réseau de neurones sur des exemples : c'est l'IA du deep learning, des LLM, des modèles de prédiction de séquence type LSTM (cas KHNP) ou des auto-encodeurs pour la détection d'anomalies. Au centre, l'IA hybride ou neuro-symbolique combine les deux : l'apprentissage est contraint par les règles physiques (par exemple les physics-informed neural networks évoqués par You) ou la sortie d'un modèle connexionniste est distillée en équation symbolique (la distillation symbolique de KAERI). Pour le nucléaire, où l'explicabilité est exigée par le régulateur et où les données opérationnelles sont par nature rares (peu d'événements de défaillance, beaucoup de configurations spécifiques), l'hybridation n'est pas un compromis qui dégraderait la performance pure : c'est une architecture qui rend l'IA déployable dans le cadre réglementaire en vigueur. C'est précisément le sens de la quatrième prescription de Plana en clôture du panel.
Daegon Kim Director General · Center for Technology and Innovation · KHNP — anciennement Busan EcoDelta Smart City & programmes RE100 chez SK Group
Exploitant nucléaire

KHNP opère 26 unités nucléaires et hydroélectriques, dans une discipline opérationnelle de plus de 40 ans. Kim cadre la transition que l'opérateur conduit aujourd'hui par trois phases successives — maintenance préventive (calendaire), maintenance conditionnelle (sur signaux), maintenance prédictive (PdM, sur anticipation). KHNP mène désormais la phase 3 sur l'ensemble de la flotte. L'implémentation s'appuie sur l'instrumentation de l'équipement tournant en vibration, température et ultrasons, dont les flux temps réel alimentent un système d'information de maintenance centralisé ; les lignes de base sont établies sur 12 à 18 mois d'historique, et les modèles combinent réseaux LSTM et Random Forest pour la détection d'anomalies et la prédiction de durée de vie utile.

TROIS PHASES DE MATURITÉ DE LA MAINTENANCE · LA TRANSITION OPÉRÉE PAR KHNP Trajectoire d'adoption de la maintenance dans le nucléaire D'une logique calendaire à une logique d'anticipation par modèle PHASE 1 Maintenance préventive Intervalles fixés par calendrier indépendants de l'état réel Limite : surcoût et inefficace PHASE 2 Conditionnelle Intervention déclenchée par signal capteur Moitié du chemin : réactif sur défaut PHASE 3 · CIBLE Prédictive (PdM) Anticipation par modèle IA avant l'apparition du défaut Pleinement proactif RÉSULTATS DOCUMENTÉS · KHNP · DÉPLOIEMENT EN COURS −30 % d'arrêts non planifiés  ·  −25 % de coûts de maintenance Cas Boryeong : anomalie détectée 21 jours avant défaillance, ~2,3 M$ évités
Trajectoire d'adoption telle qu'exposée par D. Kim. La grande majorité des opérateurs nucléaires mondiaux se situent encore entre la phase 1 (calendaire) et la phase 2 (conditionnelle). La phase 3 — pleinement prédictive — exige une infrastructure de capteurs déployée, une ligne de base d'au moins une année d'historique, et l'intégration de modèles IA capables de détecter les signatures avant la défaillance. KHNP documente le passage à l'échelle sur l'ensemble de sa flotte, avec cible 2027 pour la PdM complète sur les scénarios à données prédictibles.

Sur le cas concret de Boryeong, l'IA a détecté une anomalie de fréquence d'adaptateur 21 jours avant la défaillance d'un composant interne ; l'équipe a confirmé par instruments traditionnels et remplacé en arrêt programmé, évitant un arrêt non programmé de deux semaines et environ 2,3 M$ de pertes de génération. La trajectoire de KHNP suit un calendrier explicite : 2024 fondation (200 classes d'équipement instrumentées), 2025 extension large (200+ classes), cible 2027 pour la PdM complète sur les scénarios à données prédictibles.

Kim insiste sur l'enseignement central, qu'il qualifie de plus important que la technologie elle-même : « aucune technologie ne réussit sans la confiance et l'engagement des opérateurs de terrain ». KHNP a organisé l'introduction de l'IA selon une philosophie « humain dans la boucle » et investi fortement dans l'« IA explicable » — l'ingénieur de terrain et le data scientist forment « une intelligence unique ». Trois pratiques structurent l'intégration de l'expérience des vétérans : les positionner comme enseignants par mentorat formalisé, organiser le transfert vertical du savoir, et ancrer chaque déploiement dans des cas concrets visibles. Quand l'IA et l'opérateur sont en désaccord, KHNP n'arbitre pas dans l'instant : protocole de 48 h de surveillance intensifiée, mobilisation d'outils diagnostiques complémentaires (analyse ultrasonique). La double source devient méthode, pas conflit.

Matt Hinman Principal Technical Leader · Reliability and Agility · EPRI — 20+ ans dans le nucléaire (technicien de maintenance, ingénieur, superviseur, technical leader), Professional Engineer licencié, certifié Maintenance & Reliability Professional
R&D internationale

Hinman élargit le champ et déplace l'argument. Le programme de maintenance d'une centrale agrège un nombre élevé d'entrées hétérogènes : textes (rapports d'opérateurs, historiques d'intervention, dossiers de réparation), ultrasons, vibration, température, débit, performance, analyse d'huile — cette dernière déployée dans le nucléaire depuis les années 1980, après son adoption par les militaires américains et l'aéronautique. Le nucléaire est arrivé tôt sur la maintenance basée sur les conditions : « l'IA n'a pas permis cette discipline ; elle la facilite ». La valeur des outils intelligents réside dans leur capacité à connecter des sources qui restent en silos.

L'argument vise le mythe du grand lac de données. Hinman défend une position contre-narrative : la plupart des problèmes diagnostiques se résolvent sans corpus historique massif. Les modèles fondés sur les règles — couplés à une compréhension fine des composants et à la lecture des signatures connues — produisent l'essentiel du résultat. Exemple emblématique des roulements : peu importe que la signature haute-fréquence indique l'extérieur, l'intérieur, la cage ou la bille — au-dessus de 3 G en accélération modulée, on remplace. Le diagnostic ne suppose pas l'identification précise du mode de défaillance, juste la reconnaissance qu'il y a défaillance. « Vous n'aurez jamais de base de données parfaite. Construisez sur les principes physiques, et la base se constituera en s'enrichissant. »

Sur le partage de données entre opérateurs, Hinman défend la pratique nucléaire : l'industrie partage déjà bien le retour d'expérience d'opération, mieux que la plupart des secteurs. Les restrictions sont essentiellement réglementaires (autorisations gouvernementales) et logicielles (propriété intellectuelle des éditeurs). Le défi qui reste est la standardisation et la contextualisation des données — direction du capteur, source, processus d'échantillonnage, conditions d'acquisition. EPRI, WANO et autres tentent depuis longtemps de produire ce travail de mise en cohérence ; l'effort progresse, mais lentement.

Byung-Hyun You Senior Researcher · KAERI — spécialiste thermohydraulique, PhD Quantum Engineering KAIST 2017, explore les approches physics-informed machine learning pour la modélisation thermohydraulique
R&D coréenne · IA explicable

You aborde une dimension distincte du panel — l'introduction de l'IA dans l'analyse de sûreté, qui obéit à un régime de licensing strict. Toute corrélation utilisée dans une démonstration de sûreté doit être explicable : un modèle qui produit des nombres précis sans pouvoir justifier la forme de sa relation est inutilisable dans le cadre réglementaire. Le trade-off classique du machine learning entre interprétabilité et capacité s'oppose donc frontalement aux exigences du domaine — les arbres de décision sont explicables mais limités sur les comportements non-linéaires ; les réseaux de neurones et les modèles ensemble dominent les benchmarks mais leur logique interne reste inaccessible aux experts.

L'approche proposée renverse le compromis. Au lieu d'entraîner un modèle paramétrique, l'algorithme conduit une régression symbolique par algorithme génétique sur la plateforme open-source SymbolicRegression.jl / PySR : il explore aléatoirement l'espace des équations possibles et produit en sortie une équation explicite, pas un jeu de poids. La sortie est un objet mathématique — interprétable, directement vérifiable, continu donc analysable analytiquement, comparable aux corrélations existantes du domaine. La plateforme de base est dimensionellement aveugle (pas de conscience des unités physiques) et utilise une fonction de perte générique sans pondération métier.

L'apport méthodologique de You consiste à augmenter la plateforme de trois extensions spécifiques à la thermohydraulique nucléaire : (1) Dimensional Awareness — contraindre les équations candidates à respecter les unités physiques cibles, ce qui élimine les expressions non physiques ; (2) π-Group Injection — amorcer la recherche avec les nombres adimensionnels du domaine (Reynolds, Prandtl, Nusselt), c'est-à-dire les briques de base utilisées par les ingénieurs depuis un siècle ; (3) Region-Wise Loss — pondérer la fonction de perte par régime d'écoulement, pour ne pas pénaliser de la même manière l'erreur en régime laminaire et en régime turbulent.

La validation s'appuie sur l'équation de Dittus-Boelter — corrélation thermohydraulique en service depuis presque un siècle. En ne donnant à l'algorithme que les données de débit, sans aucune indication de forme, la régression symbolique reproduit une équation très proche de l'originale, avec ou sans application du théorème de Pi-Buckingham. Comparée à la corrélation de Gnielinski, la sortie produit une forme compacte capturant la même physique sous-jacente, sans être identique à l'expression exacte. Le processus est désigné par symbolic distillation : extraire une forme d'équation exacte à partir des données, et — quand les données sont rares — intégrer la connaissance physique a priori dans l'expression symbolique.

FEUILLE DE ROUTE KAERI / B.-H. YOU · DU POC À L'HYBRIDATION PINN+SR SUR LES RELATIONS CONSTITUTIVES Au-delà de la preuve de concept — feuille de route You / KAERI Du raffinement méthodologique à l'hybridation PINN+SR sur les corrélations constitutives COURT TERME Raffinement méthodologique • Tester sur le benchmark SRBench • Comparer aux SR modernes • Sonder l'effet des contraintes π • Affiner opérateurs & heuristiques de recherche Consolider la base. MOYEN TERME Score domain-aware • Curer un corpus de corrélations d'ingénierie reconnues • Apprendre le profil de complexité accepté par les experts • Intégrer dans les codes système Biaiser vers du « physiquement plausible ». LONG TERME Hybride PINN + SR • PINN capture la physique latente depuis des données rares • SR distille les représentations PINN en forme symbolique explicite • Raffinement au niveau des relations constitutives gouvernantes Réduire la dépendance aux corrélations empiriques.
Trajectoire de recherche déclinée par You. Le court terme consolide la base : tester la méthode sur le benchmark SRBench, la comparer aux algorithmes SR modernes, et caractériser l'effet des contraintes par groupes π. Le moyen terme rend la fonction de score sensible au domaine : curer un corpus de corrélations d'ingénierie reconnues, apprendre la complexité que les experts acceptent historiquement, intégrer la sortie aux codes systèmes thermohydrauliques. Le long terme articule deux familles d'IA scientifique : les physics-informed neural networks (PINN) capturent la physique latente quand les données sont rares, et la régression symbolique distille leurs représentations en forme explicite — ce qui ouvre la voie à un raffinement au niveau des relations constitutives gouvernant les phénomènes, et réduit la dépendance aux corrélations purement empiriques aujourd'hui dominantes.

Le mot final de You synthétise la posture épistémique : « ce n'est pas un outil. Le résultat doit être transparent, traçable et visible. » L'IA acceptable en analyse de sûreté n'est pas l'IA qui prédit bien — c'est celle qui produit un objet justifiable devant un régulateur.

Discussion croisée — données, confiance, transposition

Sur le partage des données. Hinman maintient que le diagnostic ne suppose pas de corpus d'entraînement à la défaillance : règles + connaissance des composants suffisent dans la majorité des cas. Plana complète : sur les centrales anciennes sans système d'historisation des données d'exploitation, le scan automatisé des rapports de condition reconstitue un historique exploitable. L'industrie nucléaire, ajoute Hinman, partage déjà son retour d'expérience d'opération mieux que la plupart des secteurs — depuis les années 1980.

Sur la confiance opérateur–IA. Kim refuse l'arbitrage : les deux sources captent des choses différentes — l'opérateur entend le son d'une pompe, l'IA lit des signatures invisibles dans les données haute-fréquence. En cas de désaccord, pas de tranchage immédiat : 48 h de surveillance intensifiée et diagnostics complémentaires (ultrasons). La double source devient méthode.

Sur la transposition cross-industries. You la juge possible — la physique est invariante. Le verrou n'est pas la transposition mais l'isolement structurel de l'analyste, juridiquement coupé des données opérationnelles et travaillant sans contexte d'usage. Le gap est là, pas entre recherche et exploitation.

Chapitre 15 · Panel 08 — Day 02

Connaissances nucléaires & force de travail augmentée — passer le savoir, pas seulement les documents

Quatre interventions sur le rôle de l'IA dans la transmission et la préservation du savoir nucléaire face au creux générationnel et au caractère multigénérationnel des projets. H. Seo (KAERI) présente AtomicGPT et l'agent Padongyi : 1 246 utilisateurs, > 5 000 requêtes mensuelles, infrastructure sur réseau interne, et une trajectoire LLM → RAG → agent → système d'agents appliquée à la rédaction de brevets, à la modélisation 3D et au pilotage de simulateur sous approbation humaine. N. Prinja (Jacobs) retourne le sujet : « la donnée, c'est de l'argent », mais 98 % des données nucléaires accumulées ne sont jamais réutilisées ; sa démonstration sur 233 rapports Molten Salt retrouve en 12 secondes ce qui prendrait 12 semaines à un humain. P. Ø. Braarud (Halden HTO) distingue trois couches de connaissance — explicite, implicite, tacite — et défend que la dernière (le jugement automatique de l'expert face à un scénario rare) est la cible centrale ; le projet H2O instrumente cette extraction. H. Ahn (Jeju Nat. Univ.) formalise les exigences du mentor IA nucléaire : répondre, montrer le raisonnement, admettre l'incertitude, signaler les risques de sûreté — et identifie la surface d'attaque (injection de prompts, fuite de données, empoisonnement, extraction de modèle). Modération C. Y. Lim (KAERI), qui clôt par une formule : l'IA porte la connaissance, l'humain porte la responsabilité.

Cadrage de modération C. Y. Lim · Korea Atomic Energy Research Institute (KAERI)

Lim pose la session sur trois constats convergents : le secteur nucléaire est confronté à une vague de retraites massive (Prinja chiffrera plus loin une génération entière manquante), les compétences attendues changent en raison des nouvelles technologies (SMR, IA elle-même, jumeaux numériques), et les projets nucléaires durent plus de cent ans — recherche, conception, licensing, exploitation, démantèlement — donc « aucun ingénieur ne vivra le projet en entier ». La transmission devient un objet d'ingénierie : comment passer du document statique vers un système dynamique qui rende la connaissance interrogeable, vérifiable et sûre, sans transformer l'IA en oracle. Le panel met en regard l'outillage opérationnel (Seo, Prinja), l'extraction du jugement expert (Braarud) et l'architecture de confiance (Ahn).

Hogeon Seo Manager · Applied AI Section · KAERI · Associate Professor · UST · Director of International Affairs · Korean Society for Nondestructive Testing
R&D coréenne · IA agentique

Seo ouvre par le concept directeur de KAERI : « augmentation de capacité » — pas remplacement de l'humain, mais agent qui décharge le chercheur de la rédaction, du paramétrage de simulation, du pilotage répétitif d'instrumentation. Pour rendre cela exploitable dans un institut classifié, KAERI a construit son propre modèle local AtomicGPT à partir de l'EXAONE de LG fine-tuné sur 78 000 pages de documents nucléaires internes ; le service tourne sur réseau interne, le serveur ne sort jamais. Le ratio de productivité est documenté oralement à plus de 5 000 requêtes par mois. Deux briques applicatives encadrent le LLM : DocSeek pour la question-réponse documentaire, la traduction et la comparaison entre documents, et AtomFlow pour assembler des flux de travail personnalisés débouchant sur de la génération automatique de rapport en une quinzaine de minutes.

Au-delà de l'agent conversationnel, Seo formalise la trajectoire en quatre paliers — chacun gagne en autonomie sur le précédent. Palier 1 (LLM) : génération de texte sans état. Palier 2 (RAG, baptisé Padongyi Bot) : récupération dynamique de documents pour ancrer la réponse dans la base de connaissance interne. Palier 3 (Padongyi Agent) : l'IA mémorise le contexte de session et appelle des outils externes (calculateurs, codes scientifiques, recherche Web). Palier 4 (Agentic AIOS, operating system agentique) : plusieurs agents spécialisés collaborent — un agent de tâche, un agent d'apprentissage, des sous-agents — pour mener un travail de bout en bout. La démonstration sur la rédaction de brevet est saisissante : l'équipe d'agents prend une idée naturelle du chercheur, élabore les revendications, les modifications, les contributions techniques, débat entre agents, soumet à un agent directeur, et restitue un brouillon prêt à révision humaine. Le style de débat (séquentiel un-à-un, parallèle, contradictoire) modifie sensiblement la qualité de sortie : même ensemble d'agents, configurations différentes, résultats différents.

Trois autres cas d'usage illustrent l'élargissement du périmètre. Modélisation 3D conversationnelle : au lieu de cliquer dans un CAO, le chercheur dicte la géométrie (un drone, un petit modulaire, un tube de générateur de vapeur), la photographie d'une référence visuelle, et l'agent ajuste la maquette jusqu'à correspondance. Configuration de simulation de réacteur : l'agent paramètre les propriétés matériaux, les zones d'effet, les transitoires, à partir d'instructions en langage naturel — temps de préparation de simulation drastiquement réduit. Pilotage de simulateur sous tutelle : l'agent exécute des séquences en suivant les procédures opératoires ; à chaque action engageante, il demande l'approbation humaine et n'agit qu'après validation. Si l'opérateur refuse, il s'arrête. La logique d'autorité reste asymétrique : l'agent propose, l'humain dispose.

Conclusion de Seo : l'IA agentique permet de réduire le coût et le délai sur l'ensemble du cycle nucléaire — design, déploiement, opération, maintenance — mais à condition d'admettre la nature collaborative du dispositif. « Nous ne déployons pas un seul agent, nous déployons une équipe d'agents » : c'est la culture de l'équipe et la qualité de sa coordination qui produit la performance, pas l'agent isolé. Le sujet d'ingénierie devient la conception du collectif humain–agents, pas la performance brute d'un modèle.

Nawal K. Prinja Technology Director · Jacobs Clean Energy · Honorary Professor · Aberdeen, Brunel, Bangor, Bolton — UK Government nuclear R&D advisor, Generation IV International Forum SIAP, IAEA missions Chine/Afrique du Sud/Émirats/Espagne/Pologne
Conseil & ingénierie nucléaire

Prinja ouvre par un constat retors, dans une présentation co-construite avec Gary Bernstein-Atwood (Jacobs). « Dans les archives d'une compagnie pour laquelle j'ai travaillé, qui a conçu des réacteurs au gaz, on a calculé que 98 % des données accumulées ne sont jamais utilisées. On les met de côté. » Or pour l'IA, la donnée est de l'argent — encore faut-il pouvoir la retrouver. Le second constat est structurel : la durée d'un programme nucléaire dépasse cent ans (recherche, conception, licensing, construction, quarante à cinquante ans d'exploitation, démantèlement), aucun ingénieur ne vit le projet en entier, et la transmission doit donc franchir trois à quatre générations professionnelles. Le décompte de Prinja prend la forme d'un produit cartésien : 5 niveaux organisationnels (individu, équipe, organisation, national, international) × 3 vecteurs de connaissance (gens, processus, outils) × 4 phases du cycle de vie = 60 emplacements où la connaissance nucléaire doit subsister sur un siècle. Aucun système statique de papiers ne peut tenir cette charge.

Le creux générationnel est la conséquence opérationnelle. Prinja montre une pyramide d'âge typique du secteur — anonymisée à la demande de l'entreprise — où une génération entière d'ingénieurs nucléaires manque, conséquence d'une vingtaine d'années sans investissement industriel. Le retour soudain des programmes (SMR, exigences climatiques, sécurité énergétique) appelle un transfert dont la cible est qualifiée par l'acronyme britannique SQEP (Suitable, Qualified and Experienced Person) — ni un opérateur, ni un agent IA générique, mais une personne compétente, qualifiée et expérimentée. La question pour Prinja n'est pas si l'IA peut aider, mais où.

Trois couches de connaissance, dans l'ordre de difficulté. La connaissance explicite : documents, politiques, rapports — l'IA s'en occupe très bien, en particulier la recherche cognitive sur des bases multi-formats. La connaissance implicite : savoir-faire, fiches d'instruction, spécifications de poste — l'IA peut l'inférer à partir de la précédente, à condition d'effort. La connaissance tacite : l'expérience accumulée, ce qu'un opérateur sait sans pouvoir le formuler — la plus difficile à capturer mais la plus précieuse. Sur ce dernier registre, Prinja fait écho à Czeszumska du panel 1 : enregistrement d'experts, transcription, transformation en graphes de connaissances. Possible, mais coûteux.

La démonstration s'appuie sur un outil de recherche cognitive (Goldfire dans la présentation), capable d'indexer simultanément des sources internes (courriels, SharePoint, serveurs de fichiers, GED) et externes (presse industrielle, journaux techniques, normes) en formats multiples (PDF, présentations, courriers). Sur un corpus de 233 rapports Molten Salt remis par Generation IV International Forum, dont une partie nécessitait OCR, l'indexation prend 12 minutes 48 secondes. Première question soumise : « quelle est la résistance de l'Inconel à haute température ? » — l'outil retrouve le rapport ORNL TM-0326 et cite la table exacte. « Il m'aurait fallu douze semaines pour trouver ça à la main, l'IA l'a fait en douze secondes. » Deuxième question sur les échangeurs sel/gaz, troisième sur la synthèse complète des études — chaque fois, des réponses de qualité humaine, ancrées dans des sources citées.

L'intérêt va plus loin que la recherche documentaire. Le moteur extrait les arguments et l'évidence nécessaires à la construction d'un cas de sûreté ; il identifie les normes industrielles applicables, distingue ce qui est obligatoire de ce qui est interdit, et compare les versions successives d'un document quand celui-ci évolue (alertes de changement, analyse d'impact). Le travail conduit avec l'AFCEN côté français — sur les codes RCC-MRx — illustre le potentiel sur des corpus normatifs vivants. Pour Prinja, l'argument épistémique est plus large : traditionnellement, l'ingénierie est mécaniste (théorie, équations, expériences, validation). L'âge des données massives ouvre une voie complémentaire — non pas remplacer la compréhension physique, mais permettre une exploitation systématique de ce que des décennies d'opération nucléaire ont déjà enregistré.

Per Øivind Braarud Senior Scientist · Head of Human and Organizational activities · Institute for Energy Technology (IFE) · OECD NEA Halden Human Technology-Organisation (HTO) Project — PhD psychologie, 25 ans dans le nucléaire, organisateur du Workshop on Human Factors Validation de la NEA
Facteurs humains · projet H2O

Braarud part d'une thèse précise sur la nature même de l'expertise. Au-delà du socle technique et du talent, ce qui distingue l'expert opérationnel est l'apprentissage en équipe — discussion avec d'autres experts, mentorat, coaching — et la sécurité psychologique : la capacité, dans l'équipe, de poser une proposition fragile, d'avoir tort en public, d'être contredit sans dommage de statut. Les recherches en haute fiabilité depuis les années 1980 montrent que c'est ce climat, plus que la compétence individuelle, qui distingue les équipes performantes. La conséquence est centrale pour la suite : la connaissance experte n'est pas un objet stockable, c'est une propriété d'équipe.

Le second point est psychologique. Une part importante de l'expertise opérationnelle est tacite et automatique — l'opérateur d'expérience prend en compte des facteurs qu'il ne formule pas consciemment : c'est la nuit ou le jour, donc l'ingénieur de quart sera plus long à arriver pour valider une procédure ; ce composant a déjà fait défaut dans cette configuration thermique six mois plus tôt ; cette alarme est plausiblement un faux positif compte tenu de la séquence précédente. Cette connaissance n'apparaît qu'en action — quand l'expert résout un scénario complexe en simulateur. La capturer suppose donc l'éliciter sur un simulateur, observer les conversations d'équipe, transcrire les hypothèses tacites posées dans le flux de communication.

D'où le projet H2O que Halden HTO démarrera sur fonds 2026–2027. Trois étapes : (1) ingestion de toute la documentation technique et procédurale par RAG — c'est la couche facile, comparable à ce que présente Seo ; (2) entraînement sur simulateur, observation de scénarios complexes, IA traduit la communication d'équipe et extrait les hypothèses et arbitrages tacites mobilisés par les experts en temps réel ; (3) comparaison des recommandations de l'agent aux comportements réels, identification des écarts, amélioration ciblée. L'objectif n'est pas de remplacer l'opérateur licencié, mais d'accélérer le développement de l'expertise des nouveaux entrants en leur fournissant un référent sur lequel s'entraîner — et au passage, conserver la trace du jugement des experts sortants.

Un test pilote a déjà été conduit : un grand modèle de langage couplé au simulateur, avec récupération RAG sur la documentation technique, sur un scénario simple, devant des opérateurs licenciés professionnels. Le retour est « étonnamment positif », en particulier sur deux usages cibles : les tâches administratives (consigner, rédiger, retrouver une référence) et la supervision multi-tranches — un opérateur peut focaliser son attention sur l'unité critique pendant qu'un agent surveille les autres et appelle s'il identifie un écart. Sceptiques, en revanche, sur l'opération autonome — préoccupations sur l'intégration au flux de travail de salle de contrôle, sur la conception du système d'alarme, sur la stratégie de validation. Braarud insiste sur la nécessité, pour ce déploiement, d'un concept d'opérations explicite et d'une validation simulateur similaire à celle des modernisations de salle de contrôle. Sans cela, on ajoute une charge cognitive au lieu d'en retirer.

Dernier point : l'agent isolé n'est pas la cible. Dans une salle de contrôle réelle, le scénario complexe se résout par échange entre opérateurs aux informations différentes, sous l'arbitrage d'un superviseur. « Penser l'agent comme une équipe » : plusieurs agents spécialisés interagissent comme une équipe humaine, avec un humain superviseur. La recherche à venir portera sur la manière dont un agent peut interpréter l'humain — pas seulement le processus, mais l'intention, la charge, l'expression émotive. C'est précisément la zone d'incertitude où psychologie cognitive et apprentissage automatique doivent se rejoindre.

Hyojung Ahn Assistant Professor · Department of Artificial Intelligence · Jeju National University · Associate Professor · University of Science & Technology — ex-Principal Researcher KARI (15 ans), Executive Editor Acta Astronautica, Présidente IAA Conference 2026
Sûreté de l'IA · architecture de confiance

Ahn pose une distinction qui structure tout son propos : « un agent conversationnel donne des réponses ; un mentor préserve le jugement ». Quand un expert sénior part en retraite, ce n'est pas un corpus de documents qui se perd, c'est le rythme derrière les exceptions, les arbitrages, les choix de timing — la connaissance la plus difficile à capturer, mais la plus précieuse pour le métier. Un mentor d'IA nucléaire doit donc faire quatre choses au-delà de répondre : montrer le chemin de raisonnement, admettre l'incertitude, signaler les risques significatifs de sûreté, et amplifier l'expert humain plutôt que se substituer à son autorité. La position de cadrage est inverse de l'agent autonome — l'IA peut automatiser le jugement opérationnel, jamais l'autorité de la décision.

Le pipeline technique se décompose en cinq couches : (1) capture du jugement expert (entretiens, traces simulateur, analyse de communication d'équipe — c'est le terrain de Braarud) ; (2) structuration de la connaissance par graphes ; (3) récupération sémantique au moment de la requête ; (4) génération avec un LLM local explicable ; (5) couche de gouvernance avec audit, traçabilité et révision humaine. Le point central est que déposer un document dans un LLM ne suffit pas : il faut préserver l'équivalence sémantique entre source et réponse, la traçabilité de l'inférence, l'intégrité mathématique des grandeurs reproduites — donc la connaissance comme objet contrôlé, pas comme texte régurgité.

La cartographie des risques est plus précise que ce qu'on lit habituellement. Au-delà des hallucinations, Ahn énumère quatre niveaux d'attaque : au niveau de l'entrée, l'injection de prompts (un opérateur, ou un acteur malveillant, peut formuler une question qui détourne le système) ; au niveau de la sortie, la fuite de données et l'hallucination factuelle ; au niveau du modèle et de l'entraînement, l'empoisonnement des données (manipulation du corpus pour orienter les réponses) ; au niveau du système, l'extraction du modèle et l'extraction des connaissances internalisées. Ce dernier niveau est spécifiquement nucléaire : si un mentor IA contient la connaissance d'experts seniors, le modèle entraîné devient lui-même un actif de connaissance protégé. Un mentor IA n'est digne de confiance que dans la mesure où sa surface d'attaque est connue, modélisée et défendue.

L'architecture de confiance s'articule en trois couches superposées et trois choix d'implémentation. Couche connaissance : documents validés, sources signées, graphes de connaissances vérifiés. Couche modèle : adaptateurs LLM locaux, prompts différenciés selon le rôle de l'utilisateur. Couche gouvernance : journaux d'audit, traçage des inférences, équipes adverses (red teams) testant régulièrement les attaques, révision humaine sur les sorties critiques. Côté implémentation : LLM en local pour ne pas exposer les données sensibles, apprentissage fédéré pour permettre l'entraînement sans centralisation, architecture modulaire pour éviter qu'un seul modèle devienne un point de défaillance unique. « La confiance est une propriété systémique, pas une propriété du modèle ».

Conclusion d'Ahn, qui sert de mot final au panel : la vraie question n'est pas « est-ce qu'un LLM peut répondre à des questions nucléaires ? », mais « est-ce qu'un mentor IA peut tenir le rôle d'un expert sécuritaire et persuasif pour le travail de connaissance nucléaire ? ». L'écart entre les deux questions est la différence entre une démonstration et une architecture. « L'IA doit porter la connaissance, mais l'humain doit porter la responsabilité. »

Discussion croisée — traçabilité, obsolescence, charge opératoire, partage des données

Ancrage et traçabilité (Seo, Prinja). L'IA ancrée (grounded AI) impose qu'aucune réponse ne soit livrée sans sa justification associée — source, citation, version du document — et que l'utilisateur valide la chaîne de vérifications. Côté corpus, une discipline d'étiquetage : « Étiquetez vos données correctement. » Versionner chaque document (statuts « en vigueur », « remplacé », « retiré », périmètre de validité), conserver l'ancien pour les analyses tendancielles mais signaler explicitement son obsolescence. Le levier central reste le graphe de connaissances versionné sur lequel le modèle est contraint, jamais un LLM ou un embedding livré seul (les erreurs s'y cumulent).

Déploiement opérationnel (Braarud, Ahn). Selon l'usage, l'agent est un soutien (supervision multi-tranches — type « 300 unités centralisées ») ou une charge (alarmes redondantes, validations excessives) ; le déterminant est le concept d'opérations défini en amont et testé par validation système intégrée dans le simulateur, comme pour toute modernisation de salle de contrôle. Sur le partage des données — capital des acteurs SQEP — Ahn renverse l'équation : « la solution n'est pas de transporter les données sensibles vers l'IA, mais de transporter l'IA dans un environnement sécurisé. » Trois leviers : LLM en local, apprentissage fédéré, données synthétiques.

L'expertise est un produit d'équipe — mot de clôture (Prinja/Braarud, Lim). L'isolement individuel ne génère pas l'expertise ; transposition à l'IA : non pas « un agent qui sait tout », mais « une équipe d'agents qui interagissent comme une équipe humaine », avec un superviseur humain. Lim ajoute le niveau qu'aucun agent ne produit seul : la culture — normes partagées, confiance accordée à un cadet qui propose une idée fragile — et resitue le panel : au-delà des technologies, le sujet central reste les gens, les experts qui partent et les jeunes ingénieurs qui porteront les programmes futurs. « L'objectif n'est pas de remplacer l'humain, c'est de l'amplifier. »